DE JONATHAN SAFRAN FOER, ÉDITIONS DE L'OLIVIER, 367 PAGES.
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DE JONATHAN SAFRAN FOER, ÉDITIONS DE L'OLIVIER, 367 PAGES. Pour son dernier opus, le "petit génie des lettres américaines" a changé de modèles: à Joyce Carol Oates dont il fut l'élève, à Nicole Krauss dont il partage la vie et l'inspiration, Safran Foer a préféré tenter un pas du côté de l'essai, de l'investigation, du scandale, bref se muer en une sorte de Michael Moore -de la volaille, pour le coup. Derrière un titre provoc' tout de plumes et de poils orné, la conviction du New-Yorkais s'éclaircit et se nuance quelque peu: " Nous devons trouver une meilleure façon de parler du fait que nous mangeons des animaux." Entendez par là remettre la viande au centre du débat public, puisqu'elle joue assez communément le rôle de plat de résistance dans nos assiettes. Jonathan Safran Foer, qui aime les sujets puissants, a osé là une descente "extrêmement forte et incroyablement près" -pour paraphraser le titre d'un autre de ses romans- dans l'industrie alimentaire. Végétarien " qui à l'occasion, mangeait de la viande", Safran Foer est devenu père, ce qui a tout changé, le forçant à faire face aux questions éternellement reportées qui taraudaient sa vie. Dont celle de l'origine des steaks cellophanés des supermarchés. Une interrogation pour laquelle il a assez naturellement décidé de tout lâcher durant 3 ans. Après tout, l'étonnement philosophique premier a tout de la candeur... Et de partir sonder les cuisines du géant de la malbouffe KFC, serrer la paluche de petits producteurs, respirer les effluves fangeuses et mener des raids nocturnes dans des poulaillers industriels. En bref, une sorte d'incessant zapping entre les ambiances de Supersize me de Morgan Spurlock et de La vie moderne de Depardon. A l'arrivée, son investigation ébouriffante et vertigineuse se lit comme un récit -si l'on accepte du moins sa déferlante de chiffres et de statistiques- fait de rencontres, de réflexions, d'anecdotes et de souvenirs intimes. Pour se muer au fil des chapitres en une vraie descente aux enfers -ou aux abattoirs, en l'occurrence. Car même s'il avoue dès la page 25 qu'il pressent ce qu'il part découvrir et si, de notre côté, on devine que son livre comportera une part de prosélytisme veggie -prêchage de chapelle oblige-, c'est un réel choc. Safran Foer ne boude pas son (dé)plaisir pour nous faire vivre heure par heure le martyr des animaux -on est avec eux à chaque instant dans la puanteur des cages, l'exiguïté des enclos, le vacarme des abattoirs. Ni pour nous faire saisir -quitte à retaper plusieurs pages sur le même clou- les monumentales et sous-estimées conséquences écologiques et de santé publique auxquelles cette industrie aveugle mène. On le retrouve à d'autres moments comme on l'a déjà lu ailleurs, se jouant des règles typographiques et des limites de l'objet livre. Une autre manière de recréer des histoires. Et de faire comprendre que la nourriture est peut-être devenue le creuset de nos pires contradictions, et de nos plus fous paradoxes. YSALINE PARISIS