Gauthier Hubert (Bruxelles, 1967) se tient à quelques mètres de nous, distances de sécurité oblige. On aimerait ôter le masque pour lui dire combien on admire son travail... Mais on en est incapable. À la vanité de la parole, on préfère celle du silence. La faute à Pierre Michon, lui qui dans ses Vies minuscules interdit à jamais l'effusion sentimentale en convoquant le souvenir d'une maison culturelle du début des années 70 où de grotesques " admirateurs en verve" interpellaient, pour sa plus grande gêne, Bram van Velde. Devant la platitude des commentaires, le sourire du peintre néerlandais s'étrangle, ses yeux appellent au secours. Pire, il en est réduit à être "(...) honteux de son o...

Gauthier Hubert (Bruxelles, 1967) se tient à quelques mètres de nous, distances de sécurité oblige. On aimerait ôter le masque pour lui dire combien on admire son travail... Mais on en est incapable. À la vanité de la parole, on préfère celle du silence. La faute à Pierre Michon, lui qui dans ses Vies minuscules interdit à jamais l'effusion sentimentale en convoquant le souvenir d'une maison culturelle du début des années 70 où de grotesques " admirateurs en verve" interpellaient, pour sa plus grande gêne, Bram van Velde. Devant la platitude des commentaires, le sourire du peintre néerlandais s'étrangle, ses yeux appellent au secours. Pire, il en est réduit à être "(...) honteux de son oeuvre et du sort que le monde fait à tous". L'écriture a ceci d'avantageux qu'elle instaure un hiatus salutaire entre corbeau et renard. Car c'est bien d'un éloge dont on va ici se fendre sans la moindre censure, en espérant que l'ordre mis dans les pensées et les affects rendra l'épanchement plus recevable. On sait gré à Gauthier Hubert de prendre le risque de la peinture figurative, d'en perpétuer l'enchantement. On le goûte d'autant plus qu'il le fait sans, gimmick facile et courant, opter pour la position offensive: celle d'une pratique dédaigneuse et hautaine. Les paysages, les visages et autres ravissements qui naissent sous son pinceau s'avancent sous les dehors sympathiques de la lisibilité. Non sans masque, l'évidence dissimule une synthèse artistique conséquente. Une approche savante à travers laquelle tous les problèmes de l'Histoire de la peinture sont abordés: la couleur, le romantisme, le conceptualisme, la laideur... Tout cela est digéré et restitué. Réunions familiales, qui est le premier volet de l'accrochage -il sera suivi de ...fils de... (Les Retrouvailles) du 15 octobre au 15 novembre-, s'organise autour d'une quinzaine de groupes de tableaux. Chacun d'eux est à ce point lumineux qu'il vient l'envie de parler de "constellations" sachant que celles-ci entretiennent des rapports généalogiques les unes avec les autres. Les détours amusent, qui tiennent de la chute de dominos: telle toile trouvée aux puces et translatée dans un plan pictural inédit engendre une nouvelle idée en phase avec une conception performative de la peinture. Ce qui frappe à chaque fois, c'est l'impressionnante maîtrise à l'oeuvre, qu'il s'agisse de fonds travaillés avec l'acharnement d'un artiste renaissant ou de textures de peaux aux rendus hallucinants -le visage de ce SDF scrofuleux allongé dans un sac de couchage orange. Tout cela, l'intéressé le propose en prenant soin de désamorcer l'esprit de sérieux, n'hésitant pas à évoquer un chromatisme de " papier de toilette bon marché" pour tel arrière-plan rose ou à conférer le titre de Bruxelles vu du Palais de Justice il y a 40 000 ans à un paysage sans relief. À côté de ce dernier, il y a Eva (2019), portait d'Australopithèque aux contours pop, dont le sexe est une feuille de vigne, qui inscrit le peintre bruxellois au sein d'une tradition picturale avérée. L'extase est partout, de Homme qui a un beau fond (2018), à la fadeur magnétique, jusqu'à ce Portrait d'un homme ayant deux yeux, un nez, une bouche et deux oreilles (2018) dont les organes de la perception sont génialement redistribués. Plus qu'un peintre, Gauthier est un démiurge qu'il urge de célébrer.