Exercice périlleux cette semaine: comment parler d'un festival, et a fortiori justifier d'en faire le sujet unique de ce numéro, quand on n'y a jamais mis les bottes en caoutchouc? Ni à 40, ni à 30, ni même à 20 ans, l'âge sans doute idéal pour se projeter dans l'univers parallèle de Dour.
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Exercice périlleux cette semaine: comment parler d'un festival, et a fortiori justifier d'en faire le sujet unique de ce numéro, quand on n'y a jamais mis les bottes en caoutchouc? Ni à 40, ni à 30, ni même à 20 ans, l'âge sans doute idéal pour se projeter dans l'univers parallèle de Dour. Je pourrais me raccrocher aux récits épiques qu'en font les rescapés des 29 premières éditions, mais je ne sais pas pourquoi (ou plutôt si, je sais, mais la morale m'interdit d'en parler), ils ne sont jamais très limpides... Je pourrais aussi me laisser bercer par le compte rendu angélique qu'en a fait ma fille, sauf que ses cernes, son teint cireux et son regard flottant contredisaient de manière un peu trop flagrante l'air de pipeau qui sortait de sa bouche... Je pourrais enfin, et c'est plus dans mes cordes, m'en remettre aux conseils d'un bouquin. Et lequel sinon Comment parler des livres que l'on n'a pas lus? de Pierre Bayard (éditions de Minuit, 2007)? De même que dans certains milieux, le livre est un baromètre social (il faut avoir lu les classiques, qu'on ne lit d'ailleurs pas, mais qu'on relit...), le festival agit comme un marqueur de coolitude. La première édition d'un Pukkel, c'est dix points (prime aux pionniers oblige) alors que la grosse machine de Werchter aujourd'hui ce n'est qu'un petit point. Ne pas atteindre le minimum requis peut entraîner un sentiment de honte que certains seront tentés d'emballer dans un joli tissu de mensonges. Comme si la culture était un parcours fléché avant d'être une expérience intime... Plutôt que de dénoncer une imposture comme le suggère avec un brin de provocation son titre, Bayard défend donc une pratique volage, indisciplinée et décomplexée de la lecture. Ce qui nous ramène à Dour. Pas besoin d'avoir foulé les ornières du Mordor hennuyer, les indices concordants rassemblés ici (le doc de Vincent Philippart, les souvenirs des frères Dewaele...) suffisent à prouver que, contre vents et marées sécuritaires et néolibéraux, Dour a su préserver son flux libertaire, son esprit ZAD. Dans les sociétés traditionnelles, on envoyait les jeunes dans la forêt pour valider leur ticket de passage à l'âge adulte. Les petits Belges se téléportent tout seuls à Dour pour fêter dignement la sortie de l'enfance. Que ceux qui ne goûtent pas ce folklore païen se rassurent, la semaine prochaine, nous reprenons le cours normal de nos émissions. Enfin presque, puisque Focus passe à l'heure d'été. Les séries -et quelles séries!-, sont prêtes dans le frigobox!