Je ne pensais plus à cette photo. Je pensais souvent à lui, Craig, mais plus du tout à cette photo. Sans doute le départ définitif de Vincent (il y a à peine deux heures) m'autorise-t-il à exhumer des choses qu'il n'était même pas question de partager avec lui. Telle cette photo de Craig. Vincent était jaloux de mon passé, de mes amours passées. Pour vivre avec lui, il m'a fallu consentir à une version expurgée de mon existence. Rien d'étonnant à ce que je ne retrouve cette photo que maintenant. Je retombe sur elle à la faveur d'une redistribution de l'appartement, les emplacements laissés vacants par les affaires de Vincent à présent volatilisées m'incitant à combler, étaler, réaménager, sortir de l'ombre des archives reléguées au fond des placards et, notamment, cette boîte en plastique transparent recélant une centaine de tirages jetés pêle-mêle, autant de traces de ma vie avant Vincent qui n'avaient pas droit de cité dans notre conjugalité ou alors seulement sous la forme d'une évocation lapidaire. Vincent m'octroyait le droit d'avoir eu une enfance, Vincent m'accordait mon bac, mon diplôme de médecine, mon frère, mes parents, mais c'est tout: aucun garçon avant lui. J'ai aimé Vincent, même s'il m'en a demandé beaucoup plus que je ne l'aurais imaginé. Co...

Je ne pensais plus à cette photo. Je pensais souvent à lui, Craig, mais plus du tout à cette photo. Sans doute le départ définitif de Vincent (il y a à peine deux heures) m'autorise-t-il à exhumer des choses qu'il n'était même pas question de partager avec lui. Telle cette photo de Craig. Vincent était jaloux de mon passé, de mes amours passées. Pour vivre avec lui, il m'a fallu consentir à une version expurgée de mon existence. Rien d'étonnant à ce que je ne retrouve cette photo que maintenant. Je retombe sur elle à la faveur d'une redistribution de l'appartement, les emplacements laissés vacants par les affaires de Vincent à présent volatilisées m'incitant à combler, étaler, réaménager, sortir de l'ombre des archives reléguées au fond des placards et, notamment, cette boîte en plastique transparent recélant une centaine de tirages jetés pêle-mêle, autant de traces de ma vie avant Vincent qui n'avaient pas droit de cité dans notre conjugalité ou alors seulement sous la forme d'une évocation lapidaire. Vincent m'octroyait le droit d'avoir eu une enfance, Vincent m'accordait mon bac, mon diplôme de médecine, mon frère, mes parents, mais c'est tout: aucun garçon avant lui. J'ai aimé Vincent, même s'il m'en a demandé beaucoup plus que je ne l'aurais imaginé. Comme de rayer Craig de la carte. Craig: si inoffensif aujourd'hui. Encore que j'abuse peut-être à mon tour: pas si inoffensif que ça si j'en juge la persistance de son empreinte en moi... Je pourrais retrouver d'autres photos de ces étés à Montalivet. J'avais reçu l'appareil photo pour mes quinze ans. Mon rêve. On ne me voyait plus jamais sans, même si je réfléchissais à deux fois avant d'appuyer sur le déclencheur (les tirages coûtaient cher). Cet été-là, Craig fut mon unique modèle. Nos parents ne se côtoyaient pas (la famille de Craig était américaine alors la mienne aurait été bien en peine de communiquer avec eux). Nous nous sommes choisis, lui et moi, sur la plage, comme des animaux intuitifs. Mon accent anglais était l'une de mes rares fiertés et mon sacro-saint appareil photo fut prétexte à nos premiers échanges. Je devins le garçon à l'appareil photo, toujours à l'affût, entièrement nu, comme tout le monde au camping, mais tout de même habillé de cette lanière vite décolorée par le soleil autour du cou et de cet appareil reposant au-dessus de l'estomac. Mes parents ne voyaient pas d'un très bon oeil que je passe mes journées avec Craig, dont le bras gauche était bardé de tatouages en dépit de son jeune âge. Ses Américains de parents devaient être des hippies (je confirme). De là à les soupçonner d'être vaguement dépravés, il n'y avait qu'un pas que mes parents ont dû franchir allègrement. J'ai passé trois étés de suite en compagnie de Craig. Et je ne crois pas m'être jamais formulé que j'étais tombé amoureux de lui. J'étais puceau, c'était donc le premier garçon avec lequel je couchais mais, sans conclure à de purs jeux sexuels, je ne peux pas non plus affirmer que je me pensais amoureux. Je l'étais pourtant. Peut-être est-ce la définition d'un premier amour: celui qui ne dit pas son nom, et que l'on n'attendait pas. Craig était aussi viril et avancé sur le chemin de la puberté que j'étais imberbe et malingre. Sa chevelure broussailleuse lui donnait un air de sauvageon. Un après-midi, notre nudité jusque-là si ordinaire (en dépit de ce que la mue adolescente avait pu m'inspirer) ne l'a plus été. Sans que nous ayons décidé de quoi que ce soit (je parle à sa place), nos corps se sont mis à brûler l'un contre l'autre et l'un dans l'autre. Et je n'ai pas eu besoin de nommer ce ravissement. Tout s'est fait non pas tant avec naturel ou décomplexion que dans une parfaite inconséquence. Je n'avais aucune pitié pour mon petit frère qui se voyait esseulé avec mes parents toute la sainte journée, je n'y songeais même pas. Je passais tout mon temps avec Craig. Une fois par jour, nous nous aimions, à l'abri des regards, et nous redevenions aussitôt après deux adolescents lambda, souvent silencieux (mon anglais devait être assez rudimentaire en dépit du niveau que je m'imaginais avoir). Quiconque aurait aperçu ces deux corps nus s'ébrouant dans l'océan n'aurait jamais pu déceler l'amour et je crois, une fois encore, qu'il n'y en avait pas à proprement parler: il y avait un premier amour qui s'ignorait, c'est différent. Est-ce cette pleine inconscience qui aura tant insupporté Vincent? Cette inconscience que je n'ai plus jamais retrouvée avec personne et qui laisse Craig si vivant en moi? J'ai souvent pensé à lui. Je crois que tous les garçons que j'ai aimés avaient quelque chose de lui. Un lointain trait de ressemblance. Le galbe d'un muscle. Un rictus. Ou la forme des ongles. Un duvet sous le nombril ou à la naissance des fesses. Que sais-je. Ils avaient tous quelque chose de Craig, même Vincent à qui je ne le dirai jamais (je sais quoi). Aujourd'hui, je suis seul dans l'appartement, totalement abasourdi devant ce cliché de Craig se hissant hors de l'eau. On pourrait croire, à son regard crispé par les rayons du soleil, qu'il m'adresse un clin d'oeil. Il me reste plusieurs images en tête de nous: des journées passées à tuer le temps au bord de l'eau jusqu'aux rapprochements braques et enivrants qui nous tenaillaient à intervalles réguliers. Mais cette photo... Non, je l'avais oubliée. J'éprouve une sorte de vertige bienheureux à la contempler alors que ce jour scelle aussi la fin de ma vie avec Vincent. Au fond, Vincent était bien inspiré de se sentir menacé par le souvenir de Craig: un premier amour ne peut pas finir. Il devait le savoir; chaque fois que je parlais de Montalivet, je sentais une tension dans sa mâchoire et sur ses lèvres pincées. Je n'ai jamais su ce que mon Américain était devenu. Je n'ai pas cherché à le retrouver sur Internet. Il n'empêche, c'est une pensée tout aussi troublante qu'élémentaire (elle ne m'avait jamais effleuré jusque-là): à ce jour, tous mes amours sont morts; tous sauf un. Et je ne sais pas quoi en faire. NÉ EN 1973, ARNAUD CATHRINE EST L'AUTEUR DE PLUS DE 20 LIVRES, EN LITTÉRATURE GÉNÉRALE OU JEUNESSE, DONT LES YEUX SECS, LA ROUTE DE MIDLAND OU, PLUS RÉCEMMENT, PAS EXACTEMENT L'AMOUR. IL PRÉPARE ACTUELLEMENT AVEC FLORENT MARCHET LE DEUXIÈME VOLET DE L'AVENTURE MUSICALE FRÈRE ANIMAL. CHAQUE SEMAINE, UN ÉCRIVAIN DÉPLOIE SON IMAGINAIRE À PARTIR D'UNE PHOTO DE SON CHOIX.PAR ARNAUD CATHRINE