Un film, mais quel film!, aura suffi à faire basculer le destin de Tahar Rahim. C'était en mai 2009, à Cannes, et Un prophète révélait un talent à l'évidence insolent, appelant dans la foulée de généreuses brassées de superlatifs -"c'était tellement d'amour pour un petit réceptacle comme moi que cela débordait", observera-t-il, inspiré. Encore fallait-il confirmer, ce à quoi le comédien s'est appliqué avec un incontestable brio: quatre ans et une dizaine de rôles plus tard, le parcours de Rahim a quelque chose d'exemplaire, en effet, qui l'a conduit notamment chez Lou Ye ou Joachim Lafosse. Et, aujourd'hui, de Asghar Farhadi -il était le pouls frémissant du Passé- à Rebecca Zlotowski, pour Grand central (lire critique page 33), le deuxième film de la réalisatrice de Belle Epine, où il incarne, à l'unisson de Léa Seydoux (lire son portrait page 4), une passion hautement radioactive.
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Un film, mais quel film!, aura suffi à faire basculer le destin de Tahar Rahim. C'était en mai 2009, à Cannes, et Un prophète révélait un talent à l'évidence insolent, appelant dans la foulée de généreuses brassées de superlatifs -"c'était tellement d'amour pour un petit réceptacle comme moi que cela débordait", observera-t-il, inspiré. Encore fallait-il confirmer, ce à quoi le comédien s'est appliqué avec un incontestable brio: quatre ans et une dizaine de rôles plus tard, le parcours de Rahim a quelque chose d'exemplaire, en effet, qui l'a conduit notamment chez Lou Ye ou Joachim Lafosse. Et, aujourd'hui, de Asghar Farhadi -il était le pouls frémissant du Passé- à Rebecca Zlotowski, pour Grand central (lire critique page 33), le deuxième film de la réalisatrice de Belle Epine, où il incarne, à l'unisson de Léa Seydoux (lire son portrait page 4), une passion hautement radioactive. La cinéaste loue "l'intrépidité" d'un acteur ayant accepté d'être le héros de son film alors que le scénario n'existait pas encore. "J'ai choisi d'aller sur ce film sans lire le scénario, mais je n'y suis pas pour autant allé comme ça, sourit-il, alors qu'on le retrouve, détendu, dans la douceur de l'été parisien. On s'est rencontrés plusieurs fois, Rebecca et moi, et j'ai aimé son amour pour le cinéma, la religion qu'elle en faisait, son tempérament, l'envie qu'elle avait de me voir autrement à travers un objectif. J'ai également apprécié qu'elle me parle d'un film que personne n'a vu mais qui me tient à coeur, Love and Bruises, de Lou Ye. Et je lui ai demandé de bien me raconter l'histoire, ce qu'était son film et vers où il irait. C'est un tout, qui a constitué, pour moi, une découverte du scénario. J'ai besoin de rencontrer le réalisateur et de voir si cela va coller. Quand on a confiance en un réalisateur, la meilleure chose qui puisse arriver à un acteur, c'est de rentrer dans son univers. Et après, on échange..."L'univers de Grand central, justement, est singulier pour le moins, puisque Rebecca Zlotowski a situé son histoire parmi les sous-traitants de l'industrie nucléaire. Et plus particulièrement au sein d'une petite communauté de saisonniers vivant dans la précarité de campements, à proximité de la centrale les employant. "J'ai vu des documentaires traitant de la condition de ces gens en dehors de la centrale où ils travaillent. Cela m'intéressait beaucoup plus que ce qui se passe dans la centrale, et comment ça se fait mécaniquement, parce que ça, c'est du sport, en fait, de la répétition. Le reste, c'est du jeu, de l'inspiration. Le plus important pour moi, c'était ça: la façon dont ces gens vivent en dehors, ce qui les affecte, à quel point cette dose, impalpable, ce spectre, commence à avoir l'ascendant sur eux, qu'est-ce que c'est qu'aimer dans ce milieu-là? Comment s'amuse-t-on le dimanche? Est-ce qu'on se pète la gueule? Comment ils parlent?..." Soit pénétrer une micro-société, que l'arrivée de Gary Manda (patronyme faisant écho à celui de Reggiani dans Casque d'or, référence sous-jacente du film au même titre que le Toni de Renoir) va venir bousculer. Il est bien sûr tentant de faire un parallèle entre l'itinéraire de ce dernier, et celui du Malik de Un prophète, autre individu propulsé dans un milieu dont il lui faut tout découvrir. "J'aime cette position, opine Tahar Rahim. Cela fait partie de ma nature. Je suis quelqu'un de curieux, qui aime découvrir, donc cela va ensemble. Le lien qu'il y a entre les deux films, pour moi, c'est la référence au western: le cow-boy qui vient à la ville, qui la gagne ou qui la perd, et qui s'en va. Et qui prend un trophée avec lui, l'Indienne, les chevaux, la diligence ou la banque..." Il y a de cela, en effet, dans Grand central, qui emprunte à la mythologie de l'Ouest cinématographique et lui superpose les feux de la passion, celle étreignant bientôt Gary et Karole, la femme de l'un des ouvriers. De quoi ajouter à un ancrage social affirmé une dimension hautement romanesque, courant submergeant bientôt les protagonistes. Aimer à perdre la raison, pour un film filant la métaphore du danger, en un élan que Rahim incarne, comme il le fit pour Lou Ye, avec une formidable intensité. "J'ai besoin de ressentir quelque chose quand je joue, je ne sais pas faire semblant, relève-t-il, flatté. Et cela me rend fou si on accepte une prise où je n'ai pas senti les choses, même si ça marche. Je vais tout le temps aller au plus profond de moi-même et tout donner. Je dois essayer d'y croire, moi, pour me satisfaire un peu." Qualité qui n'est certes pas étrangère à la force émanant de son jeu, trempé par ailleurs dans ce qu'il faut d'audace -"j'essaye de me confronter à des choses que je n'ai pas encore faites, c'est ce qui me permet de garder un côté un peu vierge. Je ne veux pas me trouver un jour sur un plateau comme si j'allais simplement au travail." Cela n'en prend en tout cas pas la direction, alors qu'il s'emploie à poser des choix -il sera encore du prochain Fatih Akin, The Cut-, traduisant toujours une même exigence. Celle-là dont il confie qu'elle constituait un fantasme avant ses débuts, et dont Jacques Audiard et Un prophète, on y revient, lui auront donné les moyens... RENCONTRE Jean-François Pluijgers, À PARIS