Par Joy Sorman, Flammarion, 288 p. Parution le 3 février.
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D'abord présence candide puis témoin rapprochée, Joy Sorman a visité pendant un an un service psychiatrique. L'auteure a cherché où se situent encore les instincts de vie et les éclats de résistance de ceux qui, les ailes rognées, peuplent ce pavillon, par-delà l'odeur âcre de l'enfermement ou les procédures automatisées altérant l'humanité du lien soignant-patient. Personnages transfigurés par son regard empathique, Franck, Maria ou Youcef apparaissent ici sous un jour décorseté. L'Allemand Chris Kraus avait marqué les esprits il y a deux ans avec La Fabrique des salauds, énorme roman à la fois vaste et intime qui confrontait l'Allemagne à ses démons nazis. Le revoilà sur le même thème - cet impossible héritage du passé - qu'il aborde cette fois avec une apparente légèreté, celle d'un étudiant berlinois qui se cherche un sujet de film et qui découvre en même temps le New York des années 1990. Comme une conversation entre Paul Auster et Jonathan Littell. Invité à Tokyo pour participer à un congrès d'auteurs libanais, Eduardo Halfon, figure marquante des lettres latino-américaines, s'interroge sur le comportement à adopter. Enfilant un des "déguisements" de son grand-père, qui a toujours revendiqué cette nationalité bien qu'ayant fui Beyrouth trois ans avant la création du Liban, il relate l'enlèvement de son aïeul séquestré en 1967 par la guérilla guatémaltèque. Sur le trouble des identités, le minimalisme musical d'Eduardo Halfon révèle tous ses arômes. Au bout du rouleau, perdu au bord d'un delta, un narrateur s'échine à boucler la boucle: faire signer ce dernier formulaire qui le délivrerait de son contrat chez Ponzi, racheter toutes ses dettes, dont celle d'être né... Qui sommes-nous pour évoquer le travail de Nicole Caligaris? Quel lecteur? A quoi faut-il (ne pas) s'attendre? Désossant le réel, brouillant tous les repères, nous reviendrons sur cette tornade de mots, littérature de l'expérience pure. Accrochez vos ceintures! Clara, 35 ans, une battante qui a tout pour être heureuse, voit subitement son monde s'écrouler. Burnout. Autour de ce scénario catastrophe qui nous pend tous au nez, Gaëlle Josse déploie l'éventail des sensations par lesquelles passe celui ou celle qui sombre corps et âme. Avec délicatesse et sans pathos, elle accompagne Clara sur son chemin de croix intime, de la dépression jusqu'à la lente reconstruction. Un récit universel qui parle de nos sociétés modernes pressées, interroge nos choix de vie et pénètre dans les zones d'ombre de l'existence à la lueur caressante d'une écriture limpide et poétique. Ciselé et sensible. Décidément en verve, le rayon littérature afro-américaine s'enrichit encore d'une nouvelle voix inventive et singulière. Les histoires de ce recueil qui mange allègrement à tous les râteliers littéraires (drame, anticipation, dystopie, fantastique, horreur...) passent l'Amérique à la moulinette d'une causticité faussement débonnaire. Dans le viseur de l'écrivain: la déshumanisation, le racisme, l'injustice ou le consumérisme (avec une séance de shopping zombiesque que n'aurait pas reniée George A. Romero). Souple et empathique, son style rend réaliste les situations les plus improbables. Et inversement. Comme cette discussion entre un jeune homme et deux foetus jumeaux venus lui demander des comptes après l'avortement de sa compagne. Avec toujours la même attention subtile à la langue et un goût délicieux du décalage, Ali Smith nous convie au deuxième épisode de sa quadrilogie saisonnière et à un repas de Noël dans les Cornouailles qui pourrait vite tourner à l'aigre. Autour de la table: Sophie Cleves, carriériste ; son fils Art qui peine à s'entendre avec elle ; la soi-disant petite amie de ce dernier, engagée pour l'occasion (la vraie Charlotte ayant rompu avant le dîner) et enfin Iris, sa soeur à l'engagement politique radical. En sept moments fictionnels marqués par le doute existentiel et l'écoanxiété, Antoine Desjardins explore les liens viscéraux des humains à une nature irrémédiablement en déclin. D'un adolescent cancéreux qui se laisse submerger par la pensée des icebergs amoindris à un couple déboussolé par la disparition des baleines noires, l'auteur québécois met avec coeur, souffle et lucidité le doigt à l'endroit même où les digues s'effondrent mais où il reste encore des possibles à faire surnager. Virgil Wounded Horse est un justicier. Pour une poignée de dollars, il casse des nez à ceux qui commettent des saloperies sur la réserve indienne de Rosebub, dans le Dakota du Sud, suppléant ainsi au manque de moyens de la police tribale et au désintérêt manifeste des fédéraux. Le jour où son neveu, qu'il héberge depuis le décès accidentel de sa soeur, échappe de peu à une overdose, son sang ne fait qu'un tour. Démarre alors une enquête haletante pour retrouver les coupables, et tuer dans l'oeuf un trafic qui risque de miner les conditions de vie déjà précaires des Lakotas. A la fois réaliste et lyrique, le récit ne se contente pas de dérouler l'intrigue, il interroge la légitimité de la violence, questionne les rapports entre modernité et coutumes et nous plonge au coeur des réalités d'une communauté dont le sort rappelle à bien des égards celui des Afro-Américains. Native Lives Matter. Judith Perrignon dédie sa nouvelle livraison à la mémoire de Bilal Berreni, street artist français assassiné à Detroit en juillet 2013. Ce meurtre sert de porte d'entrée à la journaliste et romancière pour raconter la ville du Michigan via le prisme des ruines du Brewster-Douglas Project. Formidablement documenté, porté par une plume touchante et vive, Là où nous dansions se dévore au son des riffs telluriques du MC5 et de la soul des Supremes. Ayant obtenu le statut de réfugié politique après avoir fui l'Albanie à 15 ans, Bujar n'a de cesse de changer d'identité pour se (re)construire au gré des rencontres. Tantôt Allemand, tantôt Italien, tantôt homme, tantôt femme, il s'invente d'autres vies pour se donner l'air de savoir où il va. Comment se sentir chez soi à l'étranger comme dans son propre corps? Après le remarqué Mon chat Yugoslavia, le Finnois Pajtim Statovci poursuit son questionnement sur l'accueil des immigrants. Le douzième roman de Marie NDiaye baigne dans une brume givrée. Au sens propre, Bordeaux semblant prisonnier d'un hiver qui n'en finit pas, comme au sens figuré, ses personnages évoluant à tâtons, toujours à la merci d'une glissade. A commencer par Me Suzanne, avocate à la carrière sans éclat qui se voit confier par un homme la défense de sa femme, accusée d'infanticide. Elle croit reconnaître en lui l'adolescent enjôleur qui a marqué son existence trente ans plus tôt le temps d'un après-midi enchanteur. Cette énigme se mêle à d'autres, qui vont la faire vaciller. Qu'elle sonde son passé ou qu'elle tente de faire le bien, notamment en employant une jeune sans-papiers, les réponses se dérobent. Un voyage dans l'opacité des êtres ensorcelé par la langue sinueuse et hypnotique de l'auteure de Trois femmes puissantes. On en sort transi et ébloui. Michel prend des anxiolytiques depuis l'âge de 8 ans et déclare une passion sans borne pour Houellebecq, son humoriste préféré. Coup de bol: la femme de sa vie le quitte, après trois semaines de vie commune. En guise de cadeau d'adieu, Bérénice lui lègue une caisse de manuels de développement personnel. Voilà Michel sommé d'accéder au bonheur. Scénariste chez Fluide Glacial et auteur pour Groland sur Canal+, J.M. Erre croque ses contemporains avec beaucoup d'esprit, dont celui de contradiction. A 14 ans, beaucoup plus petit que les garçons de son âge, Marco Carrera est surnommé le colibri. Comme l'oiseau, il emploie toute son énergie à rester immobile, bien que rattrapé par un destin exceptionnel. Car après bien des drames, Carrera élèvera l'homme du futur, lequel sera une femme. Après Caos calmo (Chaos calme) en 2006, Sandro Veronesi remportait l'année dernière, pour la seconde fois, le prix Strega, le "Goncourt" italien, avec ce roman foisonnant où tourbillonne la musique du hasard. Expatrié à Sofia, ville marquée par les stigmates du communisme, un professeur américain de littérature oscille entre le souvenir de son amour passé pour R., étudiant Erasmus, et les expériences charnelles nouvelles qu'il tente pour tenir le cap et repousser les limites. Après Tout ce qui t'appartient, et puisant de nouveau matière dans sa propre expérience, Garth Greenwell passe au tamis l'intimité entre hommes et le bouleversement équivoque - salvateur ou destructeur - qu'amènent les relations anonymes. Les parents décédés, la fratrie Popper ressasse ses souvenirs de famille juive d'origine viennoise. Le poids de la Shoah est bien présent mais l'auteure du Dieu du carnage ose la comédie noire en se dissimulant derrière un narrateur aussi omniscient que subtilement acerbe. Serge, l'aîné, se démarque par son aura mais aussi par ses entreprises professionnelles et sentimentales foireuses. Dans ce roman aux dialogues ciselés, on s'aime autant qu'on se déchire. Ce n'est pas grave, c'est même délectable. Dans une langue sublime constellée d'images saillantes, le poète Ocean Vuong donne à lire les traumas intergénérationnels d'exilés vietnamiens aux Etats-Unis: une grand-mère prostituée pendant la guerre, une mère illettrée parce que son école a été atomisée au napalm, un fils gay qui doit accepter sa double différence. Bouleversant et singulier, ce premier roman mémoriel noue et dénoue ce qui, dans les relations, tient de la tendresse, de la violence ou de zones poreuses entre les deux. Déjà orphelins de mère, quatre enfants et adolescents voient une tornade les priver de leur père et de leur maison. Si les trois soeurs s'accommodent de la situation instable, Tucker rompt le lien et prend la fuite. Trois ans après le drame, une bombe dans une usine de cosmétiques libère les animaux de laboratoire et remet le feu aux poudres intimes. Dotée de la même acuité que Kelly Reichardt dans Night Moves, Abby Geni questionne les limites de l'écoterrorisme et de la loyauté familiale.