George Albert Scott a dû se retourner dans sa tombe. Sans doute plusieurs fois. Jamais il n'aurait pensé que son travail, sa manie, sa passion, sa science filmique, sa mini-industrie déshabillée, son grand oeuvre plus ou moins censuré finirait dans un musée. Même dans un musée aussi ouvert aux diverticules esthétiques que ne l'est le Mima bruxellois. De fait, le fondateur du cinéma ABC, boulevard Adolphe Max, Monsieur Scott, mort en 2014 à 90 ans, est le point de départ d'une expo (dé)culottée -interdite aux moins de 18 ans- installée en bord de canal. À côté d'une seconde proposition nettement plus sage (lire encadré). Jimmy Pantera, auteur en 2020 de l'impressionnante (anti)bible, Cinéma ABC - La Nécropole du porno (éditions CFC), nous parlait du mystérieux George Albert, né en 1917 en Russie, ayant filé aux États-Unis, devenu G.I., retournant en Europe après la guerre. "Un homme inapprochable, qui a toujours refusé la moindre interview ou médiatisation. Pour moi, c'est un personnage tout droit sorti des films qu'il distribuait. Une sorte d'Orson Welles du porno (...). Pour éviter d'avoir des ennuis (avec la justice, NDLR), Scott masquait lui-même tout c...

George Albert Scott a dû se retourner dans sa tombe. Sans doute plusieurs fois. Jamais il n'aurait pensé que son travail, sa manie, sa passion, sa science filmique, sa mini-industrie déshabillée, son grand oeuvre plus ou moins censuré finirait dans un musée. Même dans un musée aussi ouvert aux diverticules esthétiques que ne l'est le Mima bruxellois. De fait, le fondateur du cinéma ABC, boulevard Adolphe Max, Monsieur Scott, mort en 2014 à 90 ans, est le point de départ d'une expo (dé)culottée -interdite aux moins de 18 ans- installée en bord de canal. À côté d'une seconde proposition nettement plus sage (lire encadré). Jimmy Pantera, auteur en 2020 de l'impressionnante (anti)bible, Cinéma ABC - La Nécropole du porno (éditions CFC), nous parlait du mystérieux George Albert, né en 1917 en Russie, ayant filé aux États-Unis, devenu G.I., retournant en Europe après la guerre. "Un homme inapprochable, qui a toujours refusé la moindre interview ou médiatisation. Pour moi, c'est un personnage tout droit sorti des films qu'il distribuait. Une sorte d'Orson Welles du porno (...). Pour éviter d'avoir des ennuis (avec la justice, NDLR), Scott masquait lui-même tout ce qu'il pouvait y avoir de censurable sur les affiches en devanture de l'ABC: il mettait des carrés sur toutes les surfaces condamnables. Pendant la durée de vie de cette salle -partie de la demi-douzaine qu'il possédait en Belgique- de 1972 à 2013." Pas seulement des carrés mais aussi des ronds et des rectangles. C'est d'ailleurs l'un des coins délectables de l'espace Mima dédié à l'ABC. Un très large panneau de plusieurs dizaines de photos de tournages montre l'art du camouflage selon Scott. Sur les supposées fellations et autres cunnilingus bien sûr. Mais aussi sur les poitrines ou le versant le plus charnu des actrices. Le résultat est aussi improbable que surréaliste, puisque parfois l'image est à ce point barrée de "cache-sexe" de différentes couleurs, qu'elle est à la limite de la visibilité. Voilà donc de l'humour, voire du ridicule. Pas franchement bandant même si c'est en principe l'objectif de l'exercice. "Celle-ci avec le tapis d'herbe et la montagne au loin, on dirait du Martin Parr", s'exclame Raphaël Cruyt, directeur artistique et cofondateur du Mima, face aux improbables clichés acrobatiques de plateaux. Une expo originale, résultat d'une association avec le cinéma Nova. Lorsque l'ABC ferme définitivement en 2013, Mr Scott passant ensuite l'arme à gauche, la salle indépendante de la rue d'Arenberg récupère les archives pornographiques. Une invraisemblable "nécropole" (dixit Pantera) de 600 films, soit 5.000 canettes, et une hallucinante variété de memorabilia: images, peintures, documents administratifs et judiciaires, lettres diverses, bouts de pelloche, matériel d'autocensure et peut-être bien le soutien-gorge d'une strip-teaseuse, part intégrale du programme abcdien. Un monumental bazar qui va partiellement dormir dans les caves du Nova -et en dépôt extérieur- jusqu'au moment où s'impose l'idée d'en faire une histoire montrée au grand public. Le Mima et le Nova, aidés du collectif Gogolplex, ont donc installé depuis le 26 juin et ce, jusqu'à janvier prochain, leur vision de l'ABC. "L'expo commence avec la reconstitution de l'entrée de l'ABC, de la marquise qui avait remplacé son enseigne lumineuse dans les années 80. Tout ce qui est ici est constitué d'originaux. Notamment signés Edmond Jamoulle, qui a peint les façades de plus de 30 cinémas à Bruxelles." C'est peu dire que Raphaël Cruyt a bossé son sujet, à l'écart des habituels visuels du musée. "Il y a là une créativité d'autant plus intéressante sur les images ou les peintures faites pour l'entrée du ciné, qu'elle s'exerce sous une sorte d'autocensure. Et d'humour. Comme les films qui, en fait, changent de titre, et parfois de montage, juste pour pouvoir être exploités plus longtemps. Sans que l'on ne sache parfois plus très bien qui en est vraiment le réalisateur." De fait, hormis les photos autocensurées, on voit ici quelques pellicules martyrisées par crainte du marteau de la justice et d'un certain procureur, Jacques Velu. Jusqu'en 1990, il vient lui-même constater les possibles infractions à l'écran. Si ce magistrat pointilleux (1926-2008) ne laisse pas de témoignage direct au Mima, il serait sans doute étonné de la ressemblance entre le lupanar ciné original et la reconstitution ici opérée. Avec les "luminaires d'époque", l'expo a bâti une réplique aussi fidèle que possible de l'ABC, y compris en reconstituant l'odeur supposée du cinéma, où clopes et secrétions humaines donnaient d'emblée l'idée de l'ambiance cinématographique...