C'est un billet d'humeur au titre plus percutant qu'une punchline de l'Inspecteur Harry qu'a publié il y a quelques jours le Washington Post: "Shut down all police movies and TV shows. Now." Arrêtez tout de suite la production et la diffusion de polars et de séries télévisées mettant en scène des flics, donc. C'est ce que demande Alyssa Rosenberg, journaliste assez militante au parcours déjà bien fourni opérant "à l'intersection de la politique et de la culture". "Depuis un siècle, écrit-elle, Hollywood a collaboré avec les services de police pour raconter des histoires qui blanchissent les fusillades et valorisent un style héroïque de policier au détriment du travail plus dur et moins dramatique consistant à établir des relations avec les différentes communautés que les policiers sont censés servir et protéger." Ha? Voilà quelqu'un qui rêve donc d'un film ou d'une série suivant le quotidien d'un agent de quartier plutôt que d'histoires de poulets pourchassant des barons de la drogue, des violeurs d'enfants et des terroristes. Harry Callahan checkant les poubelles sorties avant l'heure, Popeye Doyle comptant les noms sur les sonnettes d'immeubles, Martin Riggs venant notifier à un vendeur de sucreries que le service urbanisme de sa commune lui interdit de repeindre sa façade en rose et vert.
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C'est un billet d'humeur au titre plus percutant qu'une punchline de l'Inspecteur Harry qu'a publié il y a quelques jours le Washington Post: "Shut down all police movies and TV shows. Now." Arrêtez tout de suite la production et la diffusion de polars et de séries télévisées mettant en scène des flics, donc. C'est ce que demande Alyssa Rosenberg, journaliste assez militante au parcours déjà bien fourni opérant "à l'intersection de la politique et de la culture". "Depuis un siècle, écrit-elle, Hollywood a collaboré avec les services de police pour raconter des histoires qui blanchissent les fusillades et valorisent un style héroïque de policier au détriment du travail plus dur et moins dramatique consistant à établir des relations avec les différentes communautés que les policiers sont censés servir et protéger." Ha? Voilà quelqu'un qui rêve donc d'un film ou d'une série suivant le quotidien d'un agent de quartier plutôt que d'histoires de poulets pourchassant des barons de la drogue, des violeurs d'enfants et des terroristes. Harry Callahan checkant les poubelles sorties avant l'heure, Popeye Doyle comptant les noms sur les sonnettes d'immeubles, Martin Riggs venant notifier à un vendeur de sucreries que le service urbanisme de sa commune lui interdit de repeindre sa façade en rose et vert. D'une "perspective dramatique", reconnaît Rosenberg, c'est vrai qu'un polar est plus satisfaisant quand il y a crime, action et résolution du crime. Elle n'en estime pas moins qu'il y a quelque chose de bien "réactionnaire" à ce systématisme. Qu'en suivant ce canevas, Hollywood présenterait en fait trop souvent les services de police comme plus efficaces qu'ils ne le sont vraiment et le taux de criminalité comme plus important qu'il ne l'est en réalité. Pire: dans la plupart des films, l'usage de la force est constamment justifié. Ce qui reviendrait à jouer le jeu d'une "propagande pro-flics". Rosenberg l'écrit en toutes lettres: tourner des films et des séries mettant en scène des flics plus grands que nature ne relève pas que de la "fantaisie", c'est aussi de la "complicité". Il faudrait donc, selon elle, de fond en comble repenser les histoires qui mettent en scène des policiers. Surtout pour que celles et ceux qui subissent les dysfonctionnements des corps de police sentent qu'ils ont des "alliés" dans le domaine de la production culturelle. Bordel, mais ouais, interdisons donc aux Sud-Coréens d'encore nous balancer à la tronche de ces chefs-d'oeuvre policiers où trop d'innocents se font torturer par erreur! Oublions à jamais La Soif du mal et son Orson Welles interprétant avec génie et ambiguïtés un poulet veule, raciste et meurtrier mais aussi plutôt humain. Privilégions plutôt des cop-shows réconfortants, bienveillants et inclusifs; comme si ceux-ci ne tiendraient pas davantage de la "propagande pro-flics" qu'un French Connection, un Detroit, un Memories of Murder ou un Training Day... Il y a une quinzaine d'années en villégiature à Londres, je me souviens d'ailleurs avoir comaté devant une émission policière plus réaliste qu'un polar avec Steven Seagal, diffusée sur une chaîne privée britannique totalement inconnue chez nous. On y suivait le quotidien de policiers actifs dans de toutes petites villes anglaises. Forcément, ça ne dégainait pas beaucoup. Forcément, leurs journées étaient moins effrénées que les nuits de Robocop. J'ai ainsi le souvenir d'une bonne demi-heure consacrée à la traque de trois jeunes ivrognes qui avaient volé au retour d'une biture au pub une bouteille de lait sur le perron d'une habitation pour la vider au parc avant d'aller se coucher. Plus surréaliste encore, un autre dossier prioritaire montrait ces flics du Petaouchnokshire rechercher un type qui avait été repéré par des caméras de surveillance déguisé en Alien, errant seul dans les rues à 3 heures du matin. Son crime: avoir fait très peur à la seule personne croisée de sa nuit, une automobiliste. C'était grotesque et, pourtant, pas un seul visage de flic pour se décrisper devant la caméra. Un discours glacial et procédurier, des mines très concernées. D'où l'inévitable question: ces flics du trou-de-cul de l'Angleterre auraient-ils fait autant de tralala pour une bouteille de lait à 30 cents et une panoplie en latex si les caméras de la télé n'avaient pas été là pour les filmer et transformer toutes ces idioties en entertainment facile pour public en gueule de bois? J'ai été victime de brutalités policières. Je ne l'ai pas bien vécu. Je ne souhaite à personne d'être menotté et tabassé dans une bagnole de flics, avant d'être longuement humilié dans un commissariat. Ça devrait être interdit et, d'ailleurs, ça l'est. Mais quand ça arrive et ça arrive beaucoup plus qu'on ne le pense, cela reste malgré tout le plus souvent impuni. Nié. Minimisé. Pour que cela cesse, il faudrait cinq minutes de courage politique à ceux qui ont les dossiers en mains, qu'ils affrontent les syndicats policiers, qu'ils brisent l'omerta, que soient imposées des sanctions. Un recrutement plus sévère, de meilleures formations, davantage de contrôles. De meilleurs suivis, des plaintes, mais aussi psychologiques. Moins d'esprit de corps. La tolérance zéro pour les bavures, tout simplement. All cops are not bastards mais si, sur 100 flics, on en compte 3 pourris et 97 qui regardent ailleurs tandis que ces trois-là déconnent plein pot, on n'a pas 3 pourris et 97 braves types, on a 100 problèmes dus à un environnement de travail toxique. Il y a donc de grosses réformes de fond à faire et pas qu'aux États-Unis et en France, ici aussi. Mais en quoi le cinéma et la télévision de divertissement auraient-ils un rôle à jouer là-dedans? La brutalité policière est quelque chose qui me révulse complètement, m'a marqué à vie et sans doute même un peu détraqué mais je dois ça à des flics bien vivants et réels, pas à Charles Bronson, ni au protagoniste de The Shield. Oui, la violence de certains polars et quelques méthodes expéditives vues à l'écran encouragent probablement certains policiers à les singer dans la réalité. C'est déplorable mais le coupable dans ce cas de figure n'est pas l'inspecteur de cinéma qui tire d'abord et pose les questions ensuite. Le coupable est le policier immature et irresponsable qui se mettrait à se la jouer Dirty Harry ou Bud White et le complice son supérieur refusant malgré tout de rapidement lui retirer flingue, matraque, pepper spray, badge et, surtout, sentiment d'impunité. The French Connection est l'un de mes dix films favoris, cela ne m'empêche pas de penser que les flics bien réels dont s'inspirent les personnages auraient dû être déchargés de l'enquête et même renvoyés de la police dès la première intimidation de témoin. Autrement dit, sachons séparer le policier problématique de fiction créé par un artiste de l'ordure détraquée et réelle profitant de son statut pour laisser libre-cours à ses pulsions violentes, voire carrément psychopathes. Sachons aussi reconnaître une chronique strictement opportuniste pour ce qu'elle est: quand Alyssa Rosenberg utilise l'actualité politique la plus brûlante et triste du moment pour simplement critiquer une industrie des loisirs qui ne répond pas à son propre agenda idéologique, elle n'est en réalité pas plus respectueuse de la réalité et de ses enjeux prioritaires que le pire scénario de série Z mettant en scène des flics bourrins en complets de jeans. Voilà, chef. Rien de plus à déclarer. Fait à Bruxelles, le 6 juin 2020 à 18h43. Persiste et signe.