Interviewer Stephen Frears peut relever, sinon du parcours du combattant, à tout le moins de l'entreprise hasardeuse. Le cinéaste britannique n'apprécie, de toute évidence, que fort modérément l'exercice, se contentant, le plus souvent, de débiter des réponses expéditives, qu'il assortit de formules lui tenant lieu de sésame: "I don't know", histoire de décourager la curiosité de son interlocuteur, et "It was fun" ou "That's quite interesting", manière de signifier un enthousiasme qu'il n'a que rarement démesuré. Pas désagréable, certes, mais concis jusqu'à la sécheresse -"J'imagine que cela correspond à ce que je suis", tranche-t-il dans un sourire, la prolixité n'étant définitivement pas son trait le plus marquant.
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Interviewer Stephen Frears peut relever, sinon du parcours du combattant, à tout le moins de l'entreprise hasardeuse. Le cinéaste britannique n'apprécie, de toute évidence, que fort modérément l'exercice, se contentant, le plus souvent, de débiter des réponses expéditives, qu'il assortit de formules lui tenant lieu de sésame: "I don't know", histoire de décourager la curiosité de son interlocuteur, et "It was fun" ou "That's quite interesting", manière de signifier un enthousiasme qu'il n'a que rarement démesuré. Pas désagréable, certes, mais concis jusqu'à la sécheresse -"J'imagine que cela correspond à ce que je suis", tranche-t-il dans un sourire, la prolixité n'étant définitivement pas son trait le plus marquant. Là, tandis qu'on le retrouve à Londres pour évoquer Florence Foster Jenkins, son nouveau film, l'auteur de The Queen fait toutefois preuve d'une évidente bonne volonté. Peut-être faut-il en chercher la raison dans le fait que l'héroïne de ce biopic était elle-même bien en voix. A savoir une riche héritière doublée d'une aspirante cantatrice ayant défrayé la chronique new-yorkaise dans la première moitié du XXe siècle, allant jusqu'à se produire au Carnegie Hall le 24 novembre 1944, deux jours avant sa mort, et cela, en dépit d'un organe vocal dont l'on dit qu'il aurait inspiré la Castafiore à Hergé. "J'en avais vaguement entendu parler, mais ne l'avais jamais écoutée avant de recevoir le scénario de Nicholas Martin, explique Frears. Ayant apprécié le script, je l'ai écoutée sur YouTube et j'en suis resté stupéfait: elle est tellement ridicule, mais tellement touchante en même temps. La combinaison de ces deux éléments la rend intéressante." Encore fallait-il trouver la note juste, histoire de ne pas verser dans la farce facile, en quoi Frears fait preuve de sa maestria habituelle -"trouver le ton juste était primordial, mais je ne sais pas comment j'ai procédé, je me suis guidé à l'oreille", commente-t-il sobrement. Et l'on n'en attendait pas moins, à vrai dire, du réalisateur de High Fidelity, encore qu'il assure ne pas entendre grand-chose à la musique, à l'inverse de sa star d'un film, Meryl Streep: "Elle prend la musique fort au sérieux, mais moi, je ne la comprends pas. J'ai néanmoins assimilé certaines choses sur ce film. Et notamment que la musique peut avoir un côté tyrannique: quand on commence une phrase, il faut la terminer. J'ai appris à ne pas utiliser de morceaux dans leur entièreté, sans quoi on n'en a jamais fini. Il faut toujours prévoir un endroit où couper, pour pouvoir monter la musique..." L'histoire de Florence Foster Jenkins est assurément exceptionnelle. A tel point, d'ailleurs, qu'elle avait déjà fait récemment l'objet d'une transposition fort libre à l'écran, Catherine Frot obtenant un César pour son interprétation de la soprano dans Marguerite, de Xavier Giannoli, que le réalisateur britannique précise, à toutes fins utiles, n'avoir pas vu. Les deux films sont, du reste, assez éloignés, la différence la plus notable mais pas exclusive tenant à leur cadre géographique, le premier resituant le destin de son héroïne dans le Paris des années 20 là où le second s'en tient à son ancrage new-yorkais d'origine. S'y ajoutent des variations de texture sinon de tessiture. Et Frears, s'il s'appuye sur les facultés vocales étonnantes de la diva, redessine aussi, avec la complicité active de Meryl Streep et Hugh Grant, les contours de sa relation avec son compagnon St Clair Bayfield, pour signer l'un de ces films en demi-teintes dont il a le secret -on songe, par endroits, à Chéri, qu'il adaptait il y a quelques années de Colette. Après Mrs Henderson Presents, The Queen, Philomena ou autre The Program, tous peu ou prou inspirés d'histoires vraies, ce biopic vient par ailleurs accréditer la thèse voulant qu'aux yeux de Stephen Frears, la réalité soit désormais plus forte que la fiction. "Je sais, dit-il. La vérité, c'est que par un paradoxe qu'il est malaisé d'expliquer, il me semble plus simple d'être vraiment imaginatif au départ de la vie réelle qu'avec la fiction. Si l'histoire de Florence Foster Jenkins ressortait à la fiction, il n'y aurait là rien d'exceptionnel. Mais le fait qu'elle se soit vraiment produite, que ces individus aient existé et qu'un tel événement ait été organisé au Carnegie Hall, la rend plus intéressante, et procure un certain frisson à l'ensemble. Philomena se composait pour moitié de faits, pour moitié d'inventions -j'ai toujours trouvé ce mélange particulièrement stimulant." Frears n'en a du reste pas fini des histoires tirées de la réalité, puisque son prochain film, Victoria and Abdul, pour lequel il retrouvera Judi Dench pour la troisième fois, se penchera sur l'amitié qui naquit entre la reine Victoria et un employé indien, Abdul Karim. Le tournage est annoncé en septembre, confortant l'image d'un réalisateur workaholic, alignant les films sur un rythme déraisonnable pour ainsi dire. En quoi lui ne voit jamais que la normale: "C'est intéressant et j'y prends du plaisir. Mon père était médecin, et il travaillait cinquante semaines par an. Et je suis entouré d'une équipe à qui je dois donner du travail... Le processus m'intéresse, tout comme le fait de réunir des gens pour les faire. C'est comme avoir une autre famille." Inscrit dans le cours tumultueux du XXe siècle, l'incroyable destin de Mrs Jenkins ne manque pas de résonner avec le présent, et pas seulement parce qu'il s'agit, après tout, de l'histoire d'une femme s'attachant à poursuivre ses rêves, perspective intemporelle s'il en fût. Elle est aussi entretenue dans son illusion par son entourage, et il est tentant de voir dans le film un commentaire critique sur l'hypocrisie sociale, encore que Stephen Frears s'en défende: "J'ai juste estimé que c'était une bonne histoire, que le public aimerait voir. Je n'ai pas d'aussi grandes ambitions que vous ne le suggérez. Même si, bien sûr, cet élément intervient dans tout ce non-sens. Mais il se trouvait là, sans que je doive y réfléchir. Je n'ai jamais fait que réaliser un film, je ne pense pas à ce genre de choses. Par bien des aspects, faire un film est un processus inné et intuitif, bien plus que le fruit d'une réflexion. Vous me posez la question, j'y réponds honnêtement, même si personne ne semble vouloir croire ce que je dis..." Que ce nouvel opus, tout comme The Program, inspiré de l'histoire du cycliste Lance Armstrong, tourne autour du mensonge n'a toutefois rien d'anodin. "Je suis bien conscient d'avoir tourné consécutivement deux films traitant de ce sujet. Mais vous savez, mon Premier ministre (David Cameron était en poste au moment de l'interview, NDLR) a des compagnies offshore, on n'en a jamais terminé. Rien n'est jamais tout à fait ce qu'il semble, et ce qui se passe sous la surface est toujours fort intéressant..." Parole d'orfèvre, pour le coup, Frears étant passé maître pour se jouer, l'air de rien, des apparences...