Chaque semaine de l'été, zoom sur un sport extrême vu à travers ses déclinaisons au cinéma.
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"I love the smell of napalm in the morning", observe le colonel Bill Kilgore (Robert Duvall) au plus fort de l'enfer vietnamien, alors que les hélicoptères nettoient le terrain pour ce qui reste la scène de surf (avortée, pour le coup, les rouleaux étant annihilés par les bombardements) la plus hallucinée de l'histoire du cinéma. Avec Apocalypse Now (1979), Francis Ford Coppola travaillait la mauvaise conscience états-unienne, surfant sur une mer de folie dont ce moment ne serait que l'une des expressions les plus saisissantes, empruntant à l'imaginaire pop américain contemporain. Apparu à Hawaï sous la forme d'une pratique ancestrale désignée par le terme He'e nalu (soit "glisser sur la vague et se fondre avec elle", lire notre série photo), le surf allait connaître, au tournant des années 50-60, un large essor associé à une récupération inévitable. Lesquels résulteraient en l'émergence de la surf culture, un style et un mode de vie bien sûr, assortis bientôt de la musique idoine (de Dick Dale aux Beach Boys en passant par The Ventures ou autres Surfaris), tous célébrés comme il se doit par l'industrie du cinéma, prompte à usiner ce que l'on appellera des "beach movies". Gidget, en 1959, montre la voie -ou plutôt le tunnel, en l'occurrence, où s'engouffreront les producteurs de comédies romantiques, inoffensives le plus souvent, à destination du public adolescent. Le King Elvis s'y essaie en 1961 dans le transparent Blue Hawaii, de Norman Taurog. Beach Party, de William Asher, lance, en 1963, une série de sept films autour du duo Frankie Avalon/Annette Funicello. Il y en aura de nombreux autres encore, comme Beach Ball (1965) de Lennie Weinrib qui, outre le cocktail habituel de sea, sex & surf, le tout gentiment aseptisé, capitalise sur la présence des Supremes, Four Seasons et autres Walker Brothers. Et l'on en passe, teen movies opportunistes ne s'embarrassant pas plus de vraisemblance que de restituer l'essence profonde de l'expérience surf et de la (contre-)culture allant de pair en un prolongement naturel de l'appel de liberté la sous-tendant. D'autres films s'en chargeront cependant. Documentaires pour les uns, comme le séminal et culte The Endless Summer (1966), de Bruce Brown, auteur auparavant de Surf Crazy et maître incontesté du genre, accompagnant deux jeunes surfers arpentant le monde, à la recherche de la vague parfaite. La source ne s'est jamais tarie, alimentée par Brown lui-même, et d'autres aussi, comme Eric et Lowell Blum (The Fantastic Plastic Machine, 1969), le chanteur Jack Johnson (The September Sessions, 2002, notamment), Dana Brown, la fille de Bruce (Step Into Liquid, 2003), Stacy Peralta (Riding Giants, 2004) ou encore Alexander Klein (God Went Surfing with the Devil, 2010), liste loin d'être exhaustive. Biographies documentées pour les autres, à l'image de Chasing Mavericks (2012), de Curtis Hanson et Michael Apted, sur Jay Moriarity, surfer californien entré dans la légende pour s'être frotté aux déferlantes des Mavericks, à Pillar Point Harbor, ou Soul Surfer, de Sean McNamara, autour de Bethany Hamilton, surfeuse hawaïenne ayant poursuivi sa quête en dépit de la perte d'un bras... Fictions à foison, enfin, qui n'ont cessé depuis d'exploiter la mythologie surf, et qui embrassent les domaines de l'aventure et de l'action, bien sûr, mais aussi de l'animation, de la comédie, jusqu'au drame intime. Le film de surf apparaît ainsi comme un genre à part entière, auquel se sont frottés, au fil des ans, les cinéastes les plus divers. Scénariste de... Apocalypse Now (et auteur, à ce titre, de la fameuse réplique du napalm, dont il considérait qu'elle était à ce point " over the top" qu'elle serait la première à sauter au montage), John Milius serait l'un d'eux, qui signait en 1978 Big Wednesday (aussi connu sous le titre Graffiti Party). Soit, déclinée sous le soleil généreux de Californie de 1962 à 1974, l'histoire de trois amis surfers, débutant dans l'insouciance des early sixties, des parties arrosées et des virées au Mexique, pour décliner ensuite le motif de la perte de l'innocence, de l'amertume, sur arrière-plan de conscription -la guerre du Vietnam, encore elle, servant de toile de fond à un récit doublant l'ode à l'amitié virile de quelques scènes de surf spectaculaires... On peut également citer North Shore, de William Phelps, récit initiatique où un gamin de l'Arizona met le cap sur Hawaï, pour découvrir qu'il a encore beaucoup à apprendre, des vagues comme des soul surfers et de la vie. Ou, inspiré d'un article de la journaliste Susan Orlean sur les surfer girls de Maui, Blue Crush, de John Stockwell (2002) qui envisage pour sa part le surf au féminin. Kate Bosworth, Michelle Rodriguez et Sanoe Lake y campent trois surfeuses lancées à l'assaut des vagues hawaïennes, la première semblant en mesure de triompher à la prestigieuse compétition des Pipe Masters, objectif toutefois compromis par l'ébauche d'une romance avec une star de foot qui la détourne un temps de sa passion et du sens de son existence. Canevas hyper-rabâché que compensent l'aplomb des protagonistes, un esprit aussi fun que badass et des sorties en mer soufflantes, relevées des présences de surfeuses réputées, les Keala Kennelly ou autre Kate Skarratt dont les rides vertigineux rythment ce summer movie... Co-réalisateur auparavant de Toy Story 2, Ash Brannon va se charger d'emmener le surf movie sur des rivages moins attendus à la faveur de Surf's Up (Les Rois de la glisse en VF), film d'animation sorti en 2007. Lequel adopte la forme d'un faux reportage sur les coulisses du World Penguin Surfing Championship, compétition annuelle à laquelle doit participer Cody Maverick, un pingouin fraîchement débarqué de sa banquise. Et le film de recycler avantageusement les figures traditionnelles du genre, le jeune ambitieux croisant une star déchue, sa quête y trouvant un sens nouveau au son des Green Day, Pearl Jam et autres Surfaris, ponctuant le ride en mode vintage. D'autres privilégient le terrain de la comédie, Peter George avec Surf Nazis Must Die, en 1987, dont le titre suffit à situer la vocation de nanar patenté, ou James Huth avec Brice de Nice (2004), entreprise tournant le mythe surf en dérision par Jean Dujardin interposé, et son obsession de vague ultime en mer Méditerranée. Le surf, ici, reste plus que jamais un fantasme... Brice de Nice cite abondamment (jusqu'à parodier le gang des ex-présidents) le Point Break de Kathryn Bigelow, dont la philosophie tient lieu d'inspiration exclusive à son personnage central. Avec ce film réalisé à l'orée des années 90, la réalisatrice américaine avait, il est vrai, donné ses lettres de noblesse au genre, signant un classique dont l'impact semble, à l'instar de celui toujours renouvelé de la houle, ne jamais devoir s'atténuer. Fraîchement intégré au bureau du FBI de Los Angeles, Johnny Utah (Keanu Reeves, au faîte de la vague qui allait faire de lui une star) est amené à infiltrer le milieu surf local, afin d'enquêter sur un gang multipliant les braquages de banque affublé de masques d'anciens présidents. Et de faire la connaissance du charismatique Bodhi (Patrick Swayze), leader incontesté de la petite communauté, un individu ayant fait du surf et de ses à-côtés mieux qu'un style de vie, une philosophie anticonformiste de l'existence. Bigelow connaît ses classiques (elle est allée jusqu'à confier le rôle de Pappas, le partenaire de Utah, à Gary Busey, l'un des trois lascars de Big Wednesday, Anthony Kiedis, des Red Hot Chili Peppers, incarnant au passage un surfer teigneux). Elle y ajoute un sens consommé du cinéma d'action. Mais si les séquences de surf et celles de free jump non moins nombreuses composent un haletant cocktail 100% adrénaline -le titre français du film n'étant autre qu' Extrême limite-, l'intérêt de Point Break réside aussi ailleurs, dans le deuil inéluctable de l'esprit originel et, avec lui, des illusions, envisagé à rebours d'un quelconque sentimentalisme. Qualité qui, combinée à l'aura de ses deux acteurs, a contribué à la pérennité cultissime du film, pas même entachée par l'éminemment dispensable remake d'Ericson Core sorti en 2015. Comme peu d'autres, en effet, la réalisatrice de Zero Dark Thirty a su traduire la dimension physique autant que métaphysique du surf. Ce en quoi elle aura été rejointe par Takeshi Kitano dont A Scene at the Sea, sorti en 1991 lui aussi, est sans doute le surf movie le plus étonnant que l'on ait pu apprécier sur les écrans. Ayant ramassé une planche de surf au rebut lors d'une de ses tournées, un éboueur sourd-muet entreprenait de la rafistoler, avant de se mesurer à la mer, jour après jour, couvé du regard par sa fiancée, sourde-muette elle aussi, et indifférente comme lui aux risées de leur environnement. Soit une odyssée sans retour inscrite dans la sérénité d'un horizon solaire, et un précis de l'harmonie en devenir, manière d'incarner l'esprit intimement rebelle et la dimension spirituelle de la discipline.