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Dès l'entrée, le ton est donné. Un mur bien propre, noir sur blanc, reprend le casting de l'exposition assuré par cinq artistes et un duo. Les noms des commissaires aussi sont repris: Raphaël Cruyt, Alice van den Abeele et, au four et au moulin, Brecht Vandenbroucke. Il y a aussi le titre, statement bien clinquant, Art is Comic, qui se pose là. Juste devant, le visiteur attentif ne manquera pas de pointer un petit "f" tracé à la main et mis entre parenthèses. Moins innocente qu'il n'y paraît, la lettre confère une nouvelle perspective à l'intitulé -"Fart Is Comic", en anglais "Péter c'est marrant". L'accrochage aurait à peine débuté qu'un rigolo se serait déjà fait remarquer par un détournement sémantique? Pas du tout. Si la forme mal assurée de l'intervention laisse planer un doute, l'initiative est bien interne. Raphaël Cruyt le confesse: "On n'a pas résisté à faire cette blague potache." Pas de doute, c'est bien le rire libérateur qui est le fil conducteur de l'événement. Forgée dans la foulée du 22 mars 2016, la trame de Art Is Comic se veut une "riposte légère aux attentats de Bruxelles", une envie de rire après l'horreur. Il ne faut toutefois pas se méprendre sur le propos. On aurait toutefois tort de venir chercher ici du dessin humoristique politique à la Kroll ou à la Nicolas Vadot, des caricatures réglant leur compte aux méchants politiciens et aux vilains djihadistes. L'approche est plus large, "sociologique", précise Raphaël Cruyt. Il y est davantage question de "nous" plutôt que d'"eux", ce "rire sur le dos de" qui constitue le carburant de l'humour bourgeois. "À l'angoisse et au communautarisme, les artistes présents répondent par l'humour noir, l'humour jaune, l'humour satirique... Tout le monde en prend pour son grade. L'idée, c'est de vivre ensemble et d'arrêter d'avoir peur de l'autre", résume le curateur. Passé le générique initial, on pénètre dans le vif du sujet par le biais de six cadres dorés mis en scène de manière pompeuse: le visiteur est tenu à distance par des poteaux de foule reliés par un très protocolaire cordon rouge. Esprit de Croisette? Ce qui est sûr c'est que le dispositif souligne l'aspect viral de la popularité des artistes exposés. Si le marché de l'art ne leur prête aucune valeur, ils n'en sont pas moins plébiscités par d'autres canaux. Raphaël Cruyt détaille: "C'est une génération de plasticiens transversaux. Au croisement de la bande dessinée, de l'art contemporain et de l'illustration, ils n'entrent pas dans les cases. Raison pour laquelle les galeries et les musées leur tournent le dos. Internet et les réseaux sociaux leur ont ouvert grand les bras. Sur Instagram, Jean Jullien est suivi par une communauté trois fois plus grande que Jeff Koons, pourtant star incontestée du marché. Avec 4.500.000 abonnés sur Facebook, Joan Cornellà possède à lui seul plus de followers que le Musée du Louvre et le MoMA réunis. Ces rapports témoignent de l'évolution de nos références culturelles." Dissimulant en réalité des écrans plasma, la série des six tableaux mentionnés possède un autre avantage: celui d'offrir une vision plus globale des différents artistes présentés en faisant défiler les oeuvres à la manière d'un diaporama. À voir se succéder les travaux de Brecht Vandenbroucke, Mon Colonel & Spit, Brecht Evens, HuskMitNavn, Jean Jullien et Joan Cornellà, on mesure toute la cohérence d'une scène qui ne peut être ignorée plus longtemps. Les convergences sont évidentes: figuration, narration peu encombrée de mots, goût pour les déambulations nocturnes, sous-culture revendiquée et redoutable sens de la dérision. Ce cocktail aussi inédit qu'efficace fait de l'exposition un modèle du genre. Celle-ci se découvre dense, intelligemment rythmée et parfaitement calibrée. Au-delà de l'aperçu global du début, chaque artiste se voit attribuer une section. En longeant l'escalier, une fresque du Danois HuskMitNavn retient l'attention à la façon d'une affaire à suivre. D'énormes personnages noir et blanc sur fond bleu et vert semblent se ruer à l'étage. En réalité, la clé de l'énigme n'est livrée qu'au deuxième, la pièce la plus spectaculaire du bâtiment. Avant d'y parvenir, on s'arrête dans la salle qui accueille les dessins, les sculptures et les objets de Mon Colonel & Spit, un duo formé par les Liégeois éric Bassleer et Thomas Stiernon. Ensemble, ils livrent une série de céramiques peintes. Disposées sur des étagères industrielles, chacune d'elles raconte une histoire qui mêle autobiographie et culture populaire. Une vie d'éternels cancres y est consignée. Au même niveau, on découvre les dessins de Brecht Evens, artiste flamand installé à Paris et auteur de plusieurs romans graphiques -notamment Les Noceurs, chez Actes Sud. Son univers nocturne et festif est ici mis à plat à travers trois fardes de photocopies qui livrent le modus operandi de son prochain album à paraître: City of Belgium. Après Evens, c'est au tour d'un autre Brecht, Vandenbroucke, figure tutélaire de l'expo, de dérouler son oeuvre satirique qui s'est vue popularisée par des titres de presse comme Le Monde ou le New York Times. On découvre de nombreux dessins mordants, mais l'intéressé a imaginé d'autres voies d'accès à son univers, à l'instar de ce jeu de baby-foot géant qui condense la question des inégalités à travers la planète. Le deuxième étage est un vrai coup de force... dont on préfère laisser intacte la surprise. On dira simplement que les transats à disposition et le gazon synthétique permettent à tout un chacun de mesurer son attitude face aux bouleversements du monde. La suite? Des sculptures du Français Jean Jullien dont le visiteur est invité à partager l'image dans un miroir et, surtout, l'univers irrésistiblement caustique de l'Espagnol Joan Cornellà. En vidéo, silhouette pendue dans le vide ou sur toiles, ses personnages au visage souriant et figé, tout droit issus des années 50, constituent autant de charges portées contre la morale. Mortellement drôle. Sans hésiter, Art Is Comic est l'expo à voir cet été car, pour paraphraser Nietzsche, elle nous rappelle que nous avons l'humour pour ne pas mourir de la vérité.