Comme le cornet vanille-fraise, c'est un classique de l'été que l'on vient lécher en famille. Les lieux de culture l'ont d'ailleurs bien intégré: une exposition consacrée au street art met tout le monde d'accord, papa, maman et moi. Donner à voir graffeurs et taggeurs, c'est être sûr de faire marcher la billetterie à plein régime. Co-commissaire de Conquête urbaine et co-fondateur avec son épouse de la galerie parisienne Mathgoth, Gautier Jourdain n'en fait pas mystère: "Dédier une programmation au street art, c'est l'assurance de voir débarquer un public qui tourne habituellement le dos aux musées. Ce label est terriblement efficace." Cette promesse de succès facile n'est pas sans drainer quelques déboires dans son sillage. Nombreuses ont été les manifestations qui ces dernières années ont laissé l'amateur perplexe face à, biffer la mention inutile, un générique vu et revu, un propos indigent, une scénographie sans queue ni tête...

Bonne nouvelle, le parcours du Musée des beaux-arts de Calais fait plus que tirer son épingle du jeu en la matière. Anne-Claire Laronde, sa directrice, en justifie le contenu avec pertinence. "Il ne faut pas oublier que la ville de Calais fait valoir une tradition d'art dans la rue suscitant la controverse", explique l'intéressée. Exact. Dès 1895, Auguste Rodin secoue les lois d'airain du monument public. À cette date, ses célèbres Bourgeois sont perçus par beaucoup comme une charge portée au bon goût. Là où on attendait l'héroïsme triomphant, la composition pyramidale marquant le martyre et l'élévation, le groupe statuaire déçoit en jouant la carte de l'introspection et de l'humilité. Le choix artistique ne manque pas de faire scandale en ce qu'il refuse de laisser un certain révisionnisme historique -des individus mus par le goût du sacrifice et de l'intérêt supérieur- pendre le pas sur l'interprétation la plus plausible -de simples hommes en proie au doute et au découragement.

© COPE2, REDEEM, AÉROSOL ACRYLIQUE ET ENCRE SUR TOILE, 115 X 140 CM, 2016, COLLECTION PARTICULIÈRE, PARIS

Mais la conservatrice évoque une autre bonne raison de convoquer l'art urbain entre les murs de l'institution qu'elle dirige. Et de rappeler que 120 ans plus tard, un autre trouble-fête s'est invité dans les rues de Calais, territoire frontalier qui cristallise les nouvelles tensions géopolitiques du monde. Pas de commande publique cette fois, Banksy est intervenu à la faveur de "l'anonymat de la nuit". But de la manoeuvre? Là aussi, proposer une contre-histoire du destin tragique de ceux qui traversent les mers, faire entendre un autre son de cloche à leur propos que celui émit par les pouvoirs en place. Peut-être que certains se souviennent avoir vu dans la presse l'image d'une sorte de radeau de la Méduse exécuté au pochoir dans le centre-ville de Calais. À l'avant-plan de cette fresque, on découvrait des migrants luttant pour ne pas se laisser submerger par les flots... tandis qu'au loin passait un yacht impavide confirmant que, décidemment, "We're Not All in the Same Boat". Tel était le nom de cette oeuvre désormais réduite au silence par l'enduit très efficace d'un propriétaire soucieux de "propreté". "Banksy a également signé un portrait de Steve Jobs sur un pilier autoroutier en plein milieu de la Jungle. J'imagine que ce portrait avait en ligne de mire les origines syriennes du père du fondateur d'Apple. Malheureusement, nous n'avons pas pu le préserver", regrette Laronde qui compte sur Conquête urbaine pour éclairer les consciences. Il reste qu'un mouvement de sensibilisation semble en marche puisque la figure d'un petit garçon observant les côtes britanniques à travers une longue-vue, une troisième oeuvre de l'artiste de Bristol apposée sur un poste de secours de la fameuse plage de Calais, est désormais protégée.

Voix dissonantes

L'exposition du Musée des beaux-arts de Calais rassemble une soixantaine d'oeuvres, peu vues pour la plupart, issues d'un nombre à peu près équivalent d'artistes différents. Cette diversité enchante, même si elle ne fait pas l'impasse sur une contradiction de taille que pointe d'emblée le curateur. "Toutes les oeuvres proviennent d'une pratique d'atelier", confie Gautier Jourdain, apportant la preuve que pour entrer au musée l'art urbain doit se défaire de ce qui constitue son ADN, à savoir l'urgence et la rapidité d'exécution. Il reste que le lien à la rue se maintient en ce que les thématiques (le discours critique, la prise de parole...) et certaines techniques (la bombe , le pochoir...) subsistent. Ce que le street art perd à se faufiler entre quatre murs, il le gagne par ailleurs: il faut louer la rigueur du catalogue qui livre enfin les biographies exactes des artistes sélectionnés. C'est à travers ce genre de travail scientifique que la pratique gagnera ses lettres de noblesse auprès des sceptiques. Précieuse est également la genèse du mouvement proposée, peu dégainée jusqu'ici.

Gérard Zlotykamien est le premier à s'essayer à la bombe aérosol en 1963. © GÉRARD ZLOTYKAMIEN, EPHÉMÈRES, 1962 - HUILE ET ENCRE SUR TOILE, 73 X 92 CM, COLLECTION PRIVÉE

Jourdain fait mention de la démarche artistique, à la bombe aérosol, du Français Gérard Zlotykamien (1940), premier à s'essayer au genre en 1963, tout juste avant les affiches d'Ernest Pignon-Ernest -dont on peut admirer un dessin préparatoire du Pasolini assassiné- et de Buren. Conquête urbaine évite le piège d'une historiographie franco-française, les organisateurs rendant hommage à Cornbread, Darryl McCray de son vrai nom, le premier à taguer systématiquement son blaze sur les trains, les voitures et même le jet des Jackson Five. Pour la petite histoire, il fut le premier à utiliser la couronne que l'on retrouve sur les tableaux de Basquiat. Séquence nostalgie pour les moins jeunes, l'institution calaisienne donne à voir une pièce du décor de H.I.P. H.O.P., émission de télévision française ayant rendu compte de la culture hip-hop dès 1984. Le tout marqué de la main de Futura 2000, graffeur de légende célèbre pour avoir peint sur scène lors des concerts du groupe The Clash. Côté temps forts visuels, on pointera en vrac l'imparable Universal Personhood de Shepard Fairey; les sculptures kafkaïennes d'Isaac Cordal; le drapeau américain revu et corrigé de manière anxiogène par Icy et Sot, deux frères iraniens installés aux États-Unis; ou encore le très précieux bric-à-brac visuel de Rammellzee, personnage légendaire de la scène graffiti. Enfin, les indécrottables patriotes se réjouiront de la présence d'une installation en forme de cabinet de curiosités funèbre du Gantois Roa.

Conquête urbaine, Street Art au musée, Musée des beaux-arts, 25, rue Richelieu, à 62100 Calais. Jusqu'au 03/11.

© PHOTO: FRED COLLIER