Charlotte Gainsbourg: « J’étais enchantée à l’idée de me replonger dans les années 80 »

Charlotte Gainsbourg, replongée dans les années 80: «ça m’a plu de retourner, en toute insouciance, à une époque où il n’y avait pas de téléphones ni d’écrans partout.»
Jean-François Pluijgers
Jean-François Pluijgers Journaliste cinéma

Charlotte Gainsbourg illumine de sa présence fragile Les Passagers de la nuit, film à la fibre nostalgique de Mikhaël Hers traçant, dans la France de Mitterrand, le portrait d’une femme en quête de repères. Rencontre, à Berlin.

Les Passagers de la nuit est de ces films qui dispensent un sentiment de lumineuse évidence. Sans doute cela tient-il à la fluidité de la caméra de Mikhaël Hers, voisine de celle de certains romans japonais s’insinuant, sous leur apparente simplicité, au cœur de sentiments complexes. Mais aussi, plus sûrement encore, au fait que l’imaginaire mélancolique de l’auteur de Ce sentiment de l’été et Amanda trouve, en Charlotte Gainsbourg, comme une incarnation idéale. L’actrice y campe Élisabeth, une femme affichant la cinquantaine hésitante, à l’entame d’un nouveau chapitre de son existence après que son mari les a quittés, elle et leurs deux ados, Mathias et Judith, avançant à tâtons dans le Paris des années 80, une voix radiophonique -celle de Vanda Dorval/Emmanuelle Béart- pour guide dans la nuit.

La nostalgie en héritage

Je suis assez spontanée quand il s’agit de scénarios, confie-t-elle, alors qu’on la rencontre, chaleureuse, au lendemain de la présentation du film à la Berlinale. Cette histoire, les personnages et leurs relations, m’ont émue. Et puis, j’ai vu les films précédents de Mikhaël, dont j’ai beaucoup aimé la manière de filmer. Nous nous sommes rencontrés, c’est quelqu’un de discret, il ne disait pas grand-chose, ce sont surtout ses producteurs qui parlaient. C’était intrigant, il est très sincère, pas timide mais déconcertant, et j’étais curieuse de voir ce qui allait se produire.” À quoi se greffait un élément d’ordre plutôt sentimental celui-là, venu exercer une attraction irrésistible pour ainsi dire: “J’étais enchantée à l’idée de me replonger dans les années 80, ça n’a pas demandé beaucoup de discussions.J’aimais le fait qu’Élisabeth ne s’habille pas spécialement bien, une version des années 80 embarrassante en quelque sorte (rires), et que le film se déroule dans une partie de Paris que je ne connaissais pas du tout: Beaugrenelle et les alentours de la Maison de la Radio. Une découverte pour moi qui, sans être particulièrement snob, ai plutôt grandi à Saint-Germain et dans un Paris arty. Et puis, ça m’a plu de retourner, en toute insouciance, à une époque où il n’y avait pas de téléphones ni d’écrans partout. Ce qui était très drôle sur le tournage, c’est que les jeunes acteurs interprétant mes enfants et Talulah avaient l’impression de se retrouver au temps des dinosaures, avec les téléphones d’alors, les magazines, le tourne-disque… C’était très sentimental pour moi, et très amusant pour eux.

S’ouvrant sur les scènes d’euphorie consécutives à l’élection de François Mitterrand en mai 1981 pour ensuite se déployer entre 1984 et 1988, le film de Mikhaël Hers enveloppe l’époque d’un filtre où perce généreusement la nostalgie. Un sentiment que confesse partager celle dont les années 80 coïncident avec les premiers pas à l’écran, L’Effrontée, de Claude Miller, fin 1985, et Charlotte for Ever, de son père Serge, quelques mois plus tard, imposant à la fois prénom et présence gracile. “Je suis quelqu’un de fort nostalgique, relève-t-elle. Pas dans le sens que tout était mieux à l’époque, certainement pas, mais les gens que j’aimais étaient toujours en vie, donc oui. Et je suis nostalgique de ces jours innocents précédant mes 12 ans. À 12 ans, j’ai commencé à tourner des films, ce qui constituait une grande évasion pour moi. Je suis nostalgique aussi de ces premières expériences -celles que viennent de connaître les jeunes acteurs du film-, du fait d’arriver tellement innocente sur un plateau et de découvrir le plaisir de se trouver avec une équipe. Les choses se sont faites graduellement: je n’étais pas certaine de vouloir devenir actrice au départ, mais chaque nouveau film tourné faisait résonner cette certitude avec un peu plus de force.” Et d’encore préciser, concernant le volet nostalgie: “Mes deux parents étaient nostalgiques, mon père l’était très fort, et j’ai grandi avec cette disposition mentale. Yvan (Attal, NDLR), mon compagnon, dit toujours qu’il n’aspirait qu’à grandir, alors que moi, tout ce que je voulais, c’était rester une enfant. Je ne voulais pas grandir…

Une période étrange

Les années 80, Mikhaël Hers réussit à en restituer le parfum. Musical notamment, accompagnant une course en BMX au son du Rattlesnakes de Lloyd Cole, ou convoquant les Pale Fountains de Unless et autres Go-Betweens de Before Hollywood, parmi d’autres références non moins inspirées; cinématographique également, avec des citations lumineuses des Nuits de la pleine lune, d’Éric Rohmer, où irradie la présence de la regrettée Pascale Ogier. À quoi il a tenu à apposer une humeur d’une douce bienveillance -enivrante même si apparaissant objectivement anachronique. “C’est sûr qu’en voyant le film hier, j’ai trouvé les personnages fort aimants, simples et honnêtes, sans pour autant que cela les prémunisse de drames -il suffit de regarder le parcours d’Élisabeth. Nous vivons actuellement une période étrange: il est curieux de voir combien la gentillesse et la douceur des personnages nous apparaissent presque gênantes, et ressemblent à des vestiges d’une époque révolue, ressentir cela est bizarre. Mikhaël est quelqu’un de très sincère, il a cette gentillesse en lui, et Les Passagers de la nuit est le film de quelqu’un qui regarde chaque personnage de manière honnête. Je ne suis pas convaincue que tout était plus beau dans les années 80 ou que les gens étaient plus aimables. ça n’a rien à voir avec le film, mais je regrette aussi cette époque parce que j’ai le souvenir que les provocations étaient acceptées, et que nous avions beaucoup plus de liberté. Nous étions en mesure, simplement, de ne pas avoir peur alors qu’aujourd’hui, nous sommes effrayés, tout tourne autour des smartphones, des photos, de notre apparence.

Quito Rayon-Richter et Noée Abita.
Quito Rayon-Richter et Noée Abita. © National

Et d’encore préciser: “Une des raisons pour lesquelles j’aime tourner des films, c’est que de plus en plus souvent, on n’est plus autorisé à avoir de téléphone sur le plateau, et c’est juste formidable, on peut se concentrer. J’adore renouer avec cette concentration que je ne trouve plus dans ma vie quotidienne: aujourd’hui, quand je lis un scénario, je reçois des textos en même temps, la radio nous bombarde d’infos, je ne sais plus comment composer avec le quotidien. Donc, j’aime tourner, ou faire des shootings. C’est un momentum de concentration sur une seule chose que je m’accorde…

Des vertus du déséquilibre

Si l’époque a changé, Charlotte Gainsbourg, elle, demeure. Différente bien sûr, ne serait-ce parce que d’Effrontée elle est devenue mère et que, de Michel Gondry à Lars von Trier ou autre Gaspar Noé, elle a su multiplier les choix audacieux. Mais toujours elle-même néanmoins, avec cette faculté de traverser le temps que le cinéma n’accorde qu’avec parcimonie aux actrices -en quoi la France constitue peut-être une exception. “Partout, en France aussi, on veut voir la jeunesse, c’est d’elle que vient l’énergie, relativise-t-elle. Même si bien sûr, aujourd’hui, onregarde les femmes autrement, on accepte des choses différentes, et on essaie d’avoir l’esprit aussi ouvert que possible. Et parfois, d’une manière vraiment assommante, parce qu’on se doit être d’accord avec tout, sans aspérité, tout doit être un peu lisse. Mais c’est vrai que les femmes de mon âge trouvent des rôles. Ma grande peur, quand j’ai accepté l’idée que j’allais devenir une actrice, a été de savoir combien de temps je travaillerais, et m’être demandé quand tout ça serait terminé pour moi. Je me rappelle avoir dit à une agente, il y a dix ans, que je ne voulais pas jouer des seconds rôles dans des films américains, mais bien des rôles excitants. Elle m’a répondu: “Qu’est-ce que tu crois? Tu entres dans la quarantaine!” Et je lui ai dit: “OK, Goodbye.” Mais c’est difficile de prendre de l’âge, ça n’a rien de facile, et il n’y a pas de manière de le rendre facile.

Elle, en tout cas, s’en tire à son avantage, qui enchaîne les projets stimulants, passant encore de l’œuvre de Marguerite Duras (Suzanna Andler) à l’univers de Michel Franco (Sundown), quand elle ne consacre pas son premier film en qualité de réalisatrice à sa mère, Jane Birkin (Jane par Charlotte). “J’espère avoir conservé un esprit ouvert et une grande curiosité pour les artistes et ce qu’ils peuvent m’apporter, souligne-t-elle. Je n’arrive jamais sur un plateau en me considérant comme une vraie professionnelle en raison du nombre de films que j’ai déjà tournés. On est très vulnérable sur un film, on ne sait pas si ça va bien se passer, c’est une ligne très mince, et on n’est jamais totalement rassurée. Pendant longtemps, j’ai pensé que je n’étais pas une vraie actrice, pas une bonne chanteuse, et que je ne savais pas comment bien faire les choses. Mais j’ai fini par comprendre que c’était ce que j’aimais dans ce travail, le fait que j’apprenne toujours et que ça reste quelque chose de nouveau. J’aime être sur un siège en équilibre instable. On n’est jamais vraiment rassuré, mais c’est bien d’être aussi déséquilibré…

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