La vie, après le Bataclan

21/11/15 à 13:27 - Mise à jour à 13:43

Après le massacre du Bataclan, rien ne sera plus jamais comme avant pour le secteur du live. Comment revenir au concert après l'effroi? Quelles mesures mettre en place, notamment à l'AB et au Botanique? Retour sur une semaine de tensions, d'inquiétudes, mais où la musique finit toujours malgré tout par relever la tête.

La vie, après le Bataclan

Eagles of Death Metal, sur la scène du Bataclan avant les événements tragiques. © Manuwino

C'est toujours pareil quand le monde semble sortir de son axe: chacun peut se rappeler l'endroit où il se trouvait au moment de la secousse. Vendredi dernier, Dirk De Clippeleir était au festival Sonic Visions, au Luxembourg. "J'assistais au concert de Black Box Revelation, au club de la Rockhal, quand j'ai commencé à recevoir les premiers messages." Il n'est encore question que des événements au Stade de France, pas encore de ceux du Bataclan. C'est quand le directeur général de l'Ancienne Belgique rejoint son hôtel et allume la télé, qu'il comprend. Très vite, la réaction s'organise, les coups de téléphone se multiplient. "Dès le lendemain matin, on a pu envoyer un premier communiqué de presse pour expliquer les décisions prises pour augmenter la sécurité." Les mesures, ce sont des agents de sécurité en plus, aussi bien le soir que désormais en journée, devant l'accueil. Avant les concerts, une fouille est devenue systématique, avec des détecteurs de métaux. "Des policiers sont également présents devant la salle." Car, oui, les concerts sont bien maintenus. "Si l'on a envisagé annuler le concert du soir? Brièvement, on a pu y penser. Mais rapidement, il a été clair que, si l'artiste était là, voulait jouer, il fallait maintenir." On est alors samedi. Le trio Chvrches joue ce soir-là dans la grande salle de l'AB, à guichets fermés...

Du côté du Bota aussi, le téléphone a chauffé. "J'ai dû échanger une centaine de coups de fil ce jour-là", raconte Paul-Henri Wauters, le grand sachem du Botanique. "Ce sont des contacts avec la Ville, la police, et puis beaucoup avec les collègues des autres salles évidemment. On s'est tous parlé." Y compris pour sonder les réactions des salles à l'étranger. "Au Paradiso, à Amsterdam, par exemple, explique Dirk De Clippeleir, ils ont décidé de ne pas augmenter leurs mesures de sécurité."

A 300 km de Paris, on ne voit les choses forcément un peu différemment. Même si ni l'AB, ni le Bota n'entretiennent pas de relations particulièrement privilégiées avec le Bataclan, "quelque part, on a senti le vent passer", glisse Paul-Henri Wauters. Très concrètement, les Eagles of Death Metal auraient par exemple dû se produire au Cirque Royal, le surlendemain des attaques terroristes. C'est Live Nation, pour qui travaille Philippe Kopp, qui organisait le concert des Américains à Bruxelles: "Les gens du Bataclan, je les connais depuis des années. On est forcément tous touchés. Personnellement, j'ai toujours été obsédé par les questions de sécurité. Mais jusqu'ici , le pire que j'avais pu envisager était une crise cardiaque dans le public, jamais que des tireurs puissent débarquer et tirer à l'aveugle. Sans vouloir minimiser le moins de monde les autres drames qui peuvent se dérouler par ailleurs, ce qui s'est passé à Paris nous a tous chamboulés. Depuis le week-end dernier, on a perdu une certaine innocence, une certaine légèreté..." Paul-Henri Wauters: "On fait un métier passionnant, épuisant aussi souvent. Aujourd'hui, c'est comme s'il était aussi devenu dangereux."

C'est loin, Molenbeek?

Au fil des jours, les images et les récits liés au Bataclan se sont multipliés. Les développements de l'enquête en Belgique, et la traque, ont pareillement continué à nourrir l'angoisse. Mardi, le niveau de menace était d'ailleurs relevé de 2 à 3. Mercredi, quand on croisait Paul-Henri Wauters, il sortait d'une nouvelle réunion avec le commissaire de la zone de police Schaerbeek-Evere-Saint-Josse. "Les contacts sont quotidiens", en plus de ceux entretenus avec l'Ocam. "Tout ce qui est possible de faire, on le fait", insiste le programmateur du Bota. "Ce qui est important, c'est que depuis toujours, le Botanique a été confronté au quotidien à la question de la sécurité, et cela parce qu'il a choisi d'être un lieu... accueillant. Il y a une relation d'ouverture avec le quartier: les gamins viennent manger leur sandwich à midi dans les couloirs, jouer dans le parc... C'est un choix régulièrement remis en cause, parce qu'il a un coût, en termes de gardiennage ou de nettoyage par exemple. Mais on y tient." Si le Bota a ainsi mis au point sa propre "culture sécuritaire", il l'a forcément adaptée suite aux événements. Ici aussi, les effectifs de gardiennage ont été augmentés, les fouilles systématisées. "Il y a une vraie mobilisation sécuritaire. On est comme sous une cloche, et on le restera au moins tant que le niveau de menace reste à trois. On doit le faire, sinon on serait inconscient. Même si on n'a aucun plaisir à ça."

C'est le prix à payer pour rassurer. Aussi bien le public - "les échos que l'on reçoit sont unanimement positifs, les gens nous remercient même" -, que le personnel des salles, ou les artistes. On apprenait par exemple cette semaine que, suite aux attentats, des grosses pointures comme les Foo Fighters ou Prince supprimaient leurs prochaines dates européennes. Actuellement en tournée en Italie, Bob Dylan, lui, exige désormais d'avoir des gardes armés dans la salle et sur scène. "Evidemment qu'il faut aussi rassurer les artistes. Par exemple quand un tour manager vous demande si le Botanique est situé près de Molenbeek..." A l'AB, mardi, lors du concert de Slayer, "des gens de l'équipe de Marilyn Manson - qui jouait le lendemain (NdR: et qui avait annulé ses deux dates précédentes à Paris et Tilburg) -, sont venus voir comment cela se passait, ce que nous avions mis en place", explique encore Dirk De Clippeleir. Cette semaine, la plupart des artistes ont maintenu leur venue à Bruxelles. Hormis l'annulation, évidente, du concert d'Eagles of Death Metal, au Cirque Royal, seuls l'Américain Fermin au Bota, et la jeune Française Louane, à l'AB, ont préféré ne pas jouer dimanche...

Le public, lui, semble toujours répondre présent. Pascale Bertolini, du Bota: "Généralement, sur 100 tickets achetés, entre 1 et 1,5 en moyenne ne sont pas scannés, c'est-à-dire que ce sont des gens qui ne sont pas venus, ne se sont pas présentés pour une raison ou une autre. Depuis le week-end dernier, on est peut-être passé à 2,5 tickets, 3 maximum. Ce n'est vraiment pas grand-chose." Pareil à l'Ancienne Belgique. Seul le concert de ce vendredi soir, avec Alice On The Roof, qui attire probablement un public plus jeune, devrait peut-être passer à côté du sold out prévu encore il y a quelques jours: sur le site d'échange et de revente de tickets de l'AB, à quelques heures du concert, près d'une centaine de tickets cherchaient repreneurs! "On peut se dire aussi que les ventes de billets pour les prochains concerts vont éventuellement diminuer, pense Philippe Kopp. C'est normal. Il faut le temps que les choses reprennent leur cours. De toutes façons, il n'y a pas d'alternative."

L'air est différent

En effet. Jeudi soir, les couloirs du Botanique, par exemple, étaient particulièrement animés, avec le concert d'Odezenne à l'Orangerie, et de Ducktails à la Rotonde. Passé la fouille - "certains arrivent désormais les bras en croix", s'amuse Paul-Henri Wauters -, c'est presque un soir comme les autres dans les serres de la salle bruxelloise. On boit, on fume, on sourit. "Il faut plus que jamais valoriser cette vitalité culturelle - avec si possible une sensibilité accrue à toutes ces frontières à perméabiliser, poursuit Paul-Henri Wauters. Je suis toujours admiratif de ce public qui a fait le choix de sortir pour aller au spectacle, au concert, au cinéma... Je les aime, ces gens-là. Et aujourd'hui, encore plus."

Ce soir-là, à l'Orangerie, les Français d'Odezenne ont ainsi quasi fait le plein. De la tension ou de l'angoisse, on n'en a guère senti. Résilience? Résistance? Ou plus simplement, la joie de retrouver une salle de concert - ce lieu que l'on a cru longtemps quasi sacré, pour ce qu'il pouvait générer d'émotion, de communion, d'extase -, et d'en avoir peut-être cette fois une conscience un peu plus aigüe. "Pendant toute la semaine, il n'y a pas un concert qui n'a pas dégagé cette sensation particulière. Le public était reconnaissant aux artistes d'être là, et réciproquement, les artistes étaient eux-mêmes émus de voir que les gens s'étaient déplacés!"

On confirme. L'air, jeudi soir, n'avait pas la même épaisseur. Cela ne tient pas forcément à grand-chose. Un "Vive la France!", hurlé dans le public. Ou un morceau dont les paroles prennent tout à coup un relief particulier - forcément, on n'écoute plus de la même manière un titre comme Souffle le vent - "et on regrette tout ce qu'on a perdu", ponctue Jaco, rageur. Plus loin, alors que les bouteilles de bière s'échangent sur scène, le trio balance Je veux te baiser: "C'est presque devenu un chant révolutionnaire", rigole Alix. Alors ça saute, ça danse, ça hurle. En fin de partie, le groupe ne prend même pas la peine de quitter la scène et enchaîne directement les rappels. On appelle ça une communion. Avant de partir, Jaco hurle encore "Restez vivants!" Promis...

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