BX-Hell Underground (5) Depuis 1993: Free parties et techno-activisme avec l'Infâme Docteur Lo

31/07/13 à 11:03 - Mise à jour à 11:06

DJ Kwak et Serge Coosemans partent cet été à la rencontre de figures s'étant dans un passé un peu oublié illustré au sein de différents undergrounds bruxellois. Le tout évidemment recouvert d'une bonne couche de zwanze...

BX-Hell Underground (5) Depuis 1993: Free parties et techno-activisme avec l'Infâme Docteur Lo

Enjoy Apocalypse © Docteur Lo

D-Jack

D-Jack © Docteur Lo

La techno, cette religion, cette utopie. Aujourd'hui, quelques jours seulement après ce véritable Disneyland de la défonce en douce et du consumérisme décomplexé qu'est Tomorrowland, on a un peu de mal à imaginer que pour certains, la musique répétitive dansante n'est pas un loisir mais une véritable culture parallèle, une éthique humaniste. "Nous voulions vraiment changer le monde!", clame Docteur Lo, graphiste de l'ombre préposé aux flyers des soirées Enjoy Apocalypse et qui côtoie toujours de près les deux plus grands deejays de l'underground techno bruxellois: D-Jack et Uriel. Des types intègres, radicaux, activistes, de bons freaks aussi. Docteur Lo: "D-Jack est un deejay ultra-respecté qui n'est jamais rentré dans le rang et qui a inventé des techniques de mix qui ont été énormément suivies et copiées. Uriel est quelqu'un qui a commencé à organiser ses propres soirées parce que personne ne voulait l'engager comme DJ, vu qu'il était d'une extrême radicalité. Ce sont des personnalités radicales, motivées par un projet libertaire et qui refusent tout compromis avec le système. La musique, c'est leur vie, leur religion. Chacun a son histoire et chacun a aujourd'hui son dégoût. Envers la police, les institutions qui brident les libertés individuelles, les horaires imposés, les taxes, les patentes, la SABAM, la conjoncture économique... Ils mixent toujours mais sont devenus invisibles. Les soirées où ils se produisent aujourd'hui sont majoritairement très secrètes, constituées autour d'un noyau dur. C'est en fait drôlement plus select qu'un club (rires)."

Enjoy Apocalypse

Enjoy Apocalypse © Docteur Lo

Les raves et les free parties prennent leur essor belge vers 1992-93, quand ferment les mégadancings comme le Boccaccio. Docteur Lo: "Ça a commencé quand les clubs techno ont tous commencé à avoir des services d'ordre dignes de la Gestapo, après une vague de répression assez prononcée. La techno a curieusement été démonisée, vue comme un mouvement de drogués, alors que la house entrait paradoxalement dans les moeurs. Les quasi-hippies de la période happy house, où tous les styles musicaux étaient encore confondus, se sont radicalisés, abandonnant les tenues colorées et les cheveux longs pour un look para-militaire." Le milieu est devenu très fermé, assez paranoïaque et fonctionnant uniquement sur le bouche-à-oreille. Les soirées n'étaient peu ou pas annoncées, pour un public dépassant rarement 300 personnes, sauf cas particuliers où l'on frôlait les 1500 participants, tout cela pas forcément illégalement mais généralement pas non plus très déclaré. Docteur Lo: "C'était une volonté festive incroyable, la découverte de nouvelles musiques, et c'était aussi un phénomène trop petit pour être repéré par la police et les politiques." Ou les médias, puisqu'aucun de ces DJ's ne sortait vraiment de disques à chroniquer, alibi nécessaire aux articles des magazines spécialisés de l'époque.

Enjoy Apocalypse

Enjoy Apocalypse © Docteur Lo

Cela se passait dans des entrepôts industriels désaffectés. Au Bulten, le long du canal, sur une péniche de ce même canal, au Bois de la Cambre. Sous des ponts à Woluwé ou dans la salle PK de la VUB, avec de "la techno qui claque à fond" et un public souvent caricaturé comme camé, amateur d'anoraks noirs et de Cara Pils. Un ramassis de purs et durs qui voyait dans ces free parties avant tout une performance artistique (et humaine aussi), doublée d'un véritable luxe, celui d'écouter une musique plus pure, plus folle, plus sauvage, mélangeant techno de Detroit -l'axe Underground Resistance- à la drum and bass la plus noire et, plus tard, vers 2000, aussi à l'électro du genre de celui touillé par le groupe Adult ou le label Clone Records. Ce qui a pu amener au mouvement un côté élitiste, prétentieux, carrément sectaire. Côté public, du moins, car les DJ's et les organisateurs ont toujours eu la particularité de rester une bonne bande bien paillarde et rigolarde prônant principalement la liberté absolue, y compris en matière de consommation de stupéfiants.

Flyer Bourgmestre de nuit

Flyer Bourgmestre de nuit © Docteur Lo

Ces gens-là n'ont en fait jamais engrangé un kopeck. C'était l'axe de la débrouille, de l'illégalité relative, des gouffres financiers. Une véritable utopie, donc, qui a probablement tourné sinon en révolution ratée, du moins en projet de société avorté et dont il ne reste éventuellement pas grand-chose aujourd'hui, même si des petits jeunes essayent parfois de retrouver et faire perdurer cet esprit, avec le soutien des anciens aujourd'hui quadragénaires ou presque. Cela se discute et c'est principalement cela qui reste, outre les souvenirs: des discussions et des questions. Est-ce que c'est encore un loisir de jeunes de s'enfermer dans un lieu clos (ou en plein air) avec des basses à fond? Les soirées à rallonge restent-elles possibles dans un environnement d'arrêtés communaux visant à transformer Bruxelles en cité dortoir? Le DJ radical belge a-t-il sa place dans la nuit locale quand les principaux endroits pouvant les accueillir cherchent tous une clientèle d'expatriés buveurs de bouteilles de bulles à 50 euros plutôt qu'une bande de freaks gobeurs de plombs? Est-ce que l'intégrité passe automatiquement par le radicalisme? Comment passer le flambeau utopique à la Génération Y? Enfin, n'est-ce pas cocasse de parler de répression policière dans un studio de radio à Flagey et d'entendre juste à ce moment-là se rapprocher des sirènes via les fenêtres ouvertes? Tout cela et un petit peu plus, c'est dans le podcast de la semaine. Une autre apocalypse à enjoy!

BX-Hell Underground (5): depuis 1993, Docteur Lo by Focus Vif on Mixcloud

Bonus: Une mixtape de techno minimale de D-Jack datant de 1995:

D-Jack mixtape on Mixcloud

Un grand merci à D-Jack, Koen Van Dijck, Karel Feys et FM Brussel.

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