Le Coin du Stagiaire: Comment le smartphone change notre rapport à la culture

19/11/14 à 12:52 - Mise à jour à 21/11/14 à 12:12

Ils sont nombreux à l'aduler, mais aussi à le détester. Le smartphone sert à tout et tout le temps. Une utilisation intensive qui modifie notre rapport à la culture de bien des façons: débroussaillage d'une culture connectée avec ce CDS E03.

Le Coin du Stagiaire: Comment le smartphone change notre rapport à la culture

Le Coin du Stagiaire, 3ème épisode. © istockphoto.com

Ambiance intimiste. Lumières tamisées. Le silence règne dans la petite salle du Huis 23, située au-dessus du restaurant de l'AB. Une cinquantaine de personnes retiennent leur souffle, et l'artiste, qui s'apprête à presser sur son beau piano les premières notes de son concert aussi. Il a l'air stressé. Tout est pourtant pensé pour mettre tant le public que le chanteur à l'aise: une décoration agréable, un confort douillet qui donne l'impression d'être dans chez soi et non à un concert. La salle est si petite qu'elle pourrait facilement servir de salon. Les lampes rougeâtres qui éclairent la petite scène donnent une impression de chaleur et de réconfort en cette froide soirée de novembre. La poésie semble prête à prendre son envol. Voilà qu'il rompt le silence, qui commençait à passer de respectueux à ennuyeux, avec quelques notes de piano timides. Il se lance, c'est parti. Soudain, à peine a-t-il ouvert la bouche pour chanter, que la lumière se rallume, plus forte que jamais, comme dans un interrogatoire musclé. Le pianiste hurle de douleur et porte les mains à ses yeux, aveuglé par la puissance de la déflagration lumineuse. Mais il ne s'agissait ni d'un allumage de l'éclairage intempestif ni de Vic Mackey venu lui tirer les vers du nez. Une poignée de spectateurs venaient simplement de se lancer dans une partie de son sport favori: le brandissage de smartphone. Flashs dégueulasses, imitations sonores de prise de cliché, et écrans rétroéclairés n'ont pas eu besoin de plus d'une photo pour détruire totalement l'atmosphère qui s'était fragilement posée.

Mais personne ne s'offusque, pas même le chanteur, qui a en fait laissé ses mains sur son piano et continué sa performance, mine de rien. Le premier morceau n'est pas encore terminé que certains sont déjà en train de faire un premier tri dans les photos qu'ils viennent de prendre. Des filtres vintage glissent sur les écrans, des photons numériques dilatent les pupilles et des tympans faussement intéressés ne prêtent aucune attention au spectacle. Non contente de boucher la vue aux 5 rangées de spectateurs derrière elle en brandissant son GSM de la taille d'un pare-brise à bout de bras, la pouffiasse de devant quitte sa place pour aller se mettre au milieu de l'allée et balancer une dose de flash supplémentaire dans la face de l'artiste, qui ne doit plus discerner les touches noires des blanches. Bienvenue dans un show-case en 2014.

Du concert à bouts-de-bras au refoulement

Ce phénomène est, bien entendu, loin d'être nouveau. Les écrans brandis au-dessus des têtes ont remplacés les briquets depuis quelques années maintenant. La plupart des artistes et des spectateurs y sont habitués et ne font plus que pester intérieurement contre ces aficionado de la connexion permanente. Certains prennent des mesures, comme les Eagles, qui interdisent les smartphones durant leurs concerts aux Etats-Unis et ont été jusqu'à exclure un rebelle numérique d'une salle au Michigan, ou du chanteur d'Iron Maiden qui traite un gars qui envoie des SMS de branleur, ou encore des Yeah Yeah Yeahs qui demandent de "Put That Shit Away" à l'entrée de leurs concerts. D'autres sont moins extrêmes, comme Andy Greene de Rolling Stone qui a listé les comportements les plus dérangeants en concert (le smartphone y figurant plus d'une fois) et Randall Roberts du LA Times qui a établi les 10 commandements de l'usage du smartphone en concert. Légalement, le flou règne. Prendre une photo n'est pas interdit, poster une vidéo sur Youtube l'est. Alors que les smartphones permettent d'enregistrer de bien des façons, et dans une qualité croissante, le débat sur la question reste ouvert, tant du côté des artistes que du public. Radiohead avait d'ailleurs très bien compris cela (avant tout le monde?) et avait preuve d'imagination en incitant les gens à filmer leur concert le plus possible, afin de monter toutes ces images et de proposer un concert (gratuit, bien entendu) filmé avec un maximum d'angles différents. Une façon comme une autre de récupérer une tendance perçue négativement par la majorité, et d'en faire une oeuvre d'art appréciée. Le concert est d'ailleurs toujours disponible en téléchargement.

La culture connectée

On peut facilement constater que le smartphone ne se cantonne plus uniquement aux salles de concert. Les possibilités infinies proposées par les applications les plus diverses permettent en effet de rester connecté de bien des façons, ce qui modifie profondément le rapport que nous avons avec la consommation culturelle. D'ailleurs, cela commence avec le troisième mix qui accompagne cette chronique, qui peut être écouté via votre smartphone si vous avez l'application Mixcloud. Et sinon, le bon vieux player en streaming fera l'affaire pour écouter du Lucid, Coolio, Para One ou encore Danny Brown sur un fond amèrement bétonné.

Le Coin du Stagiaire E03 by Lecoindustagiaire on Mixcloud

La boîte Kuvo de Pioneer.

La boîte Kuvo de Pioneer. © Pioneer

Shazam a ainsi changé la donne en terme de clubbing. Terminée, la quête fébrile du titre de la dernière track que le DJ vient de jouer. Plus besoin de demander à son voisin qui danse comme un fou si il connaît le nom de cette petite bombe qui nous remue le cerveau, ou d'aller discuter avec le DJ. il suffit de pousser sur un bouton, et la machine fait le reste. Une façon de procéder qui devient omniprésente (notamment avec le nouveau "service" de Pioneer, Kuvo, qui vise à référencer toutes les tracks jouées à travers le monde, et ainsi avoir davantage de contrôle sur les royalties) et qui pousse immanquablement les clubbeurs à l'individualisme. Une tendance en contradiction avec l'esprit fédérateur qui a toujours fait la force des musiques électroniques... Steffi, résidente au Berghain, déplore d'ailleurs ce phénomène (dans une excellente interview donnée au Ransom Note) en expliquant comment "les gens sont davantage concentrés sur leur smartphone que sur l'ambiance du club", ce qui a conduit à l'annonce de la fermeture de la page du Panorama Bar (le bar de la boîte). Celle-ci regroupait l'ensemble des morceaux joués sur place, afin de les mettre à disposition de tous. Il est toutefois encore temps d'aller dénicher quelques perles...

Le smartphone s'invite également dans les salles de cinéma, avec notamment des applications comme RunPee, qui signale au spectateur à quel moment du film il peut se rendre aux toilettes et ce, sans rater un élément important de l'intrigue. On se demande bien quel réalisateur appréciera que une ou plusieurs parties de son film soient considérées comme propices à aller vider sa vessie en toute tranquillité.

Howard the Duck, dans son film original.

Howard the Duck, dans son film original. © Marvel

Quant à Skip Or Stay, elle avertit l'utilisateur si cela vaut la peine de rester jusqu'au bout du générique pour voir un petit bonus, comme les fameux posts-génériques de Marvel (celui de Guardians of The Galaxy, par exemple, montrait Benicio Del Toro avec Howard le Canard, premier Marvel adapté au cinéma en 1985). Le moyen parfait pour ôter une part du suspens inhérente à la pratique des "chasseurs de fin de générique" et de l'autre, de manquer totalement de respect à la seconde assistante-maquilleuse animalière (OK, on s'en fout, mais ayons la politesse de faire semblant de nous y intéresser).

Il n'est pas rare non plus de voir un hurluberlu maladroit ou mal éduqué chercher, à grands renforts de lampe de poche intégrée, un pop-corn qu'il a fait tomber, ou son chemin vers la sortie lorsque le spectacle ne lui paît pas. Il n'est pas risqué d'affirmer que les gens n'amenaient pas leur Maglite au cinoche en 1984.

Bien entendu, les concepteurs de jeux vidéo n'ont pas loupé l'occasion non plus. GTA V l'a démontré avec son application iFruit, qui permet d'obtenir des bonus dans le jeu (sur la console) en s'occupant d'un chien (sur le smartphone). Le tout, à grands renfort de réseaux sociaux, bien entendu. D'ailleurs, la dernière génération de consoles (Wii U, Xbox One et PS4) a largement été conçue pour fonctionner avec les réseaux sociaux. Alors que des jeux aussi énormes que Star Wars KOTOR (ce qui est assez aberrant quand on a passé 150 heures dessus) sont disponibles aujourd'hui sur l'Appstore, il est certain que de nombreuses applications comme iFruit vont voir le jour.

Même la lecture n'échappe pas à cette nouvelle tendance. En plus des tablettes de lecture, la liseuse Kindle d'Amazon en tête, qui proposent une lecture connectée (et, bien que la critique de ce format soit facile, celui-ci possède ses avantages, il faut bien le reconnaitre), des applications voient également le jour dans cet univers, qui est longtemps resté le bastion d'un certain "plaisir hors-ligne". Numéro une parmi celles-ci: GoodReads, un réseau social visant à réunir tous les lecteurs du monde entier.

Goodreads, le réseau social lancé par Amazon.

Goodreads, le réseau social lancé par Amazon. © Amazon

Celle-ci fonctionne via un système de scan, qui permet, en prenant une simple photo du code-barres de l'ouvrage, d'enregistrer l'ensemble des livres que l'on possède, de donner un avis sur ceux-ci, ou simplement d'avoir davantage d'informations sur un roman que l'on a devant soi en magasin ou en bibliothèque. Une idée communautaire qui peut apporter de bonnes choses à la lecture, mais qui possède d'ors et déjà des dérives, avec notamment des critiques négatives attribuées par des concurrents qui ne prennent même pas la peine de lire le livre, avec pour seul but de tailler une mauvaise réputation au bouquin en question. Oui, un peu comme les hôtels qui se descendent les uns les autres sur TripAdvisor.

Autre phénomène de lecture numérique: Spritz. Cette application propose d'augmenter considérablement la vitesse de lecture. Le principe est simple: nous n'utiliserions que 20% de notre vitesse de lecture, car les 80% restants sont occupés par le temps que prend l'oeil à se déplacer dans le texte. Spritz propose de faire défiler les mots sur un point fixe, sur lequel l'oeil se cale. Ce qui lui épargne les déplacements. L'application n'est pas encore disponible, mais il est déjà possible de la tester en ligne. Alors que la lecture est censée être l'apanage des gens qui aiment prendre leur temps (et même, sortir de celui-ci), voilà qu'il devient possible de lire aussi rapidement que Kim Peek. Ce n'est pas pour autant que l'on aura les mêmes capacités mémorielles...

Vous l'aurez compris, les applications visant à optimiser et externaliser la consommation de la culture sont nombreuses, et il ne s'agit sans doute que d'un début. Que les conséquences de cette nouvelle vague soient positives ou négatives, cela dépend sans doute, comme bien souvent, de l'usage que chacun en fera ou n'en fera pas. Dans tous les cas, un changement s'opère, et il est difficile d'en déterminer les tenants et aboutissants. Affaire à suivre... Notamment via notre application LeVif/L'Express HD, disponible sur IOS, Android et Windows Phone. *sic*

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