[Le livre de la semaine] Des souvenirs américains, de Michael Collins

09/02/17 à 11:05 - Mise à jour à 11:05

Source: Focus Vif

ROMAN | À travers le sort de deux hommes brutalement confrontés à leur passé, Michael Collins dresse le portrait d'une Amérique déboussolée.

[Le livre de la semaine] Des souvenirs américains, de Michael Collins

Michael Collins © Mathieu Bourgois

On n'échappe pas à sa famille. Norman Price, metteur en scène qui s'est taillé une petite réputation dans sa ville de Chicago, en fait l'expérience le jour où ses parents disparaissent dans des conditions étranges. Le père aurait asphyxié sa femme à l'hôpital, où elle avait été admise la veille suite à une tentative de suicide plus ou moins ratée, avant de se tirer une balle dans la tête. Même si le fiston a pris depuis longtemps ses distances avec Walter et Helen, cette fin tragique bouleverse le fragile équilibre de son existence. D'autant qu'au même moment -nous sommes en 2008-, l'Amérique est l'épicentre d'une zone de turbulence financière qui sonne le glas définitif du mode de vie de la génération précédente, arrimée à ses certitudes morales et à la rampe réconfortante du progrès.

[Le livre de la semaine] Des souvenirs américains, de Michael Collins

Un double effondrement -intime et collectif- qui oblige ce quadragénaire bon teint à redéfinir ses priorités et à se trouver une nouvelle orbite dans cette galaxie instable. "Il fallait être perspicace et vif pour comprendre que ce que l'on ressentait n'était pas la chose en elle-même mais ses répercussions. Néanmoins, quelque part dans l'entre-deux de cet intermède, il avait l'impression qu'une compréhension était accessible -même indicible- si l'on avait l'acuité de la saisir." Après avoir viré son petit ami Kenneth, mais gardé Grace, la petite Chinoise qu'ils ont adoptée, Norman tente de se frayer un chemin dans cette "Nouvelle Existence" dont le sens lui échappe largement, le laissant comme un bout de bois dérivant sur une mer agitée. Il flotte mais ne sait plus où il est. Pour tous les aspects pratiques et bientôt affectifs, il peut heureusement compter sur Joanne, voisine ravie de trouver là un nid de substitution après une séparation qui l'a laissée sur la paille.

Le désamour en héritage

Comme un effet miroir, au même moment, Nate Feldman, un Américain exilé au Canada 40 ans plus tôt pour éviter la case Viêtnam, est rattrapé par son passé lorsqu'un cabinet d'avocats le contacte pour l'informer qu'Helen Price, l'ancienne secrétaire de son père, lui a légué des bobines de films. Poussé par le besoin d'éclaircir certaines zones d'ombre de son histoire personnelle -notamment ses relations conflictuelles avec ses parents, son lien de parenté avec Norman Price ou la mort par défenestration de son père-, il entreprend le voyage retour, accompagné du fantôme de sa femme Ursula, belle Indienne qui aura été sa bouée de sauvetage durant toutes ces années d'isolement, et dont le décès prématuré pour cause de pollution de l'eau symbolise dramatiquement l'échec d'une génération qui a pris du bon temps sur le dos de la suivante. Et, circonstance aggravante, a attendu de disparaître pour révéler ses petites et grandes trahisons.

Sensible au moindre mouvement de l'âme des deux protagonistes et de quelques seconds rôles, le sismographe littéraire de Michael Collins enregistre le désarroi d'une génération sacrifiée sur l'autel du mode de vie américain. Progressant au fil des pensées plus que de l'action, le récit dilate le temps et zigzague parfois sans logique. Une vision impressionniste qui demande un effort mais rend du coup presque palpable la confusion générale des sentiments. Le tableau que dresse Collins pourrait être désespérant. Il ne l'est pas. L'écrivain joue la carte de la résilience, laissant entrevoir une perspective de reconstruction sur les ruines de ce monde déchu. Même si avec Trump désormais au pouvoir, l'espoir n'aura été que de courte durée...

DE MICHAEL COLLINS, ÉDITIONS CHRISTIAN BOURGOIS, TRADUIT DE L'ANGLAIS (ÉTATS-UNIS) PAR AURÉLIE TRONCHET, 336 PAGES. ***(*)

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