Laurent Raphaël
Laurent Raphaël
Rédacteur en chef Focus
Opinion

20/01/15 à 12:09 - Mise à jour à 14:18

Édito: Deux semaines après Charlie, extinction des Lumières?

Au-delà du traumatisme collectif, démultiplié par sa "scénographie" macabre de jeu vidéo, on sent bien que quelque chose cloche depuis les attentats contre Charlie Hebdo le 7 janvier dernier.

Édito: Deux semaines après Charlie, extinction des Lumières?

"Heureusement que je suis un artiste qui n'a rien à dire!" © Kamagurka

Comme si les balles des Kalachnikovs, en visant des idées autant que des hommes, avaient également atteint un pilier de nos démocraties, déstabilisant du même coup tout l'édifice. Un malaise que la mobilisation de quatre millions de Français, quelques jours à peine après le drame pour tenter de colmater la brèche, n'a pas permis de dissiper complètement. La plaie suppure toujours. Et laisse entrevoir une nouvelle réalité qu'il est désormais impossible de nier: la liberté d'expression, cette valeur cardinale de nos sociétés sécularisées, que l'on pensait naïvement universelle, fait l'objet au minimum de divergences d'interprétation, au pire d'une remise en question pure et simple. Et pas seulement de la part de régimes autoritaires ou de fanatiques endoctrinés, mais à l'intérieur même du "camp" démocrate.

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Charlie Hebdo: Ce qui était une hostilité diffuse réglée devant les tribunaux prend une autre résonance dans un contexte de sensibilité exacerbée par le sang versé.

On savait déjà que les musulmans de chez nous, même modérés, ne portaient pas le magazine satirique dans leur coeur. Mais ce qui était une hostilité diffuse réglée devant les tribunaux prend une autre résonance dans un contexte de sensibilité exacerbée par le sang versé. Le moindre faux-pas dans la communion nationale, comme le refus de ces jeunes de banlieue de respecter une minute de silence en hommage aux victimes, ajoute de l'incompréhension à la désolation. Il faut se rendre à cette évidence qu'un aveuglement coupable a longtemps étouffé: à la faveur d'un retour du religieux utilisé comme rustine sur des vies de crevards, cette liberté fondamentale est contestée quand elle empiète sur le sacré.

Il suffit de relire les punchlines de certains rappeurs bien avant le carnage (pour Médine il faut "crucifier les laïcards") pour comprendre que le feu couvait sous l'angélisme et le laisser-faire politique. Il a suffi de l'étincelle de nouveaux fronts (Syrie, Irak...) pour faire exploser cette haine intestine. Qu'on ne s'y trompe pas, au-delà de ce point de fixation, ce sont toutes les valeurs d'une certaine vision décontractée et libertaire de la société, directement héritées de mai 68 (féminisation des moeurs et autres), qui sont prises en grippe, après avoir déjà été passablement déplumées par l'individualisme et le consumérisme congénitaux au libéralisme sauvage, lequel a fait indirectement le lit du radicalisme.

Pour ne rien arranger, par un de ces paradoxes dont l'Histoire a le secret, les opposants à la version extensive et sans limites de la liberté d'expression reçoivent le secours involontaire des Anglo-Saxons en général et des Américains en particulier, mal pris entre la loyauté envers leurs alliés européens et une susceptibilité sur les questions religieuses. Pour eux, si Charlie Hebdo a le droit de blasphémer, Dieudonné devrait avoir la même latitude pour balancer ses conneries, même si elles ne font rire personne. Sous peine de donner dans le "deux poids-deux mesures".

Les juristes pompiers sont sortis des casernes pour tenter d'éteindre l'incendie en expliquant que la ligne rouge dépend de la nature des cibles visées par la moquerie (les croyances et les dogmes, ok, une communauté dans son ensemble, niet). La démonstration, subtile, aura bien du mal à bousculer la foi. Même pour un mécréant qui a envie d'y croire, elle semble un peu branlante. Un bon contradicteur vaudrait mieux qu'une condamnation stérile qui agit en plus comme un appât pour les thèses nauséabondes du bonhomme.

Il n'en faut pas plus pour se demander si cet esprit des Lumières qui éclaire l'Occident depuis plus de deux siècles n'est pas condamné à court terme? N'est-il pas temps de penser à un autre modèle plus adapté à la mosaïque sociologique de nos sociétés multiculturelles? Pas évident sans revenir 100 ans en arrière. Ouvrir la porte à l'exception sur le terrain de la liberté d'expression par exemple revient à introduire le loup dans la bergerie. Demain, n'importe qui pourrait demander qu'on musèle un journal sous prétexte qu'il heurte ses opinions.

S'il n'est pas trop tard, et si on veut sortir du dialogue de sourds et éviter un choc des civilisations (qui est avant tout un choc culturel), il ne reste donc qu'une seule issue: recoller les morceaux de la citoyenneté. Ce qui demande un effort des deux côtés: redonner du sens à une forme de spiritualité laïque qui s'exprimerait autrement que par la compétitivité, le matérialisme, l'égoïsme et l'exclusion, bref combattre le fondamentalisme du marché. Et en face, sortir d'un communautarisme crispé pour laisser filtrer l'ADN culturel local.

L'historien Michel Winock disait très justement dans Le Monde le week-end dernier, "comme avec les catholiques hier, il faut trouver aujourd'hui avec les musulmans un équilibre entre la ferme défense de l'idéal laïque et les aménagements utiles pour que les musulmans se sentent chez eux dans la République. Ce combat de la laïcité est compliqué, il réclame de la patience et de la pédagogie. Mais il n'est pas perdu d'avance".

Conclusion: il faut plus de Lumières, pas moins...

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