Laurent Raphaël
Laurent Raphaël
Rédacteur en chef Focus
Opinion

05/04/16 à 16:06 - Mise à jour à 16:05

Johan Cruyff, génie en herbe

Parmi les superlatifs qui ont plu comme confettis à carnaval sur la dépouille de Johan Cruyff, il en est un qui revenait en boucle: génie. Un terme fort réservé à quelques élus de la planète foot (les Pelé, Maradona et autre Messi) mais que l'on trouve en quantité quasi industrielle dans les registres des arts et des sciences.

Johan Cruyff, génie en herbe

© Kamagurka

Copernic? Génie! Gutenberg? Génie! Homère? Génie! Goya? Génie! Kubrick? Génie! Proust? Génie! Bowie? Génie! D'où cette question philosophique: existe-t-il un point commun entre le génie des uns et des autres? Entre le geste parfait du footballeur et l'invention révolutionnaire du scientifique ou le chef-d'oeuvre absolu de l'artiste?

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Parmi les superlatifs qui ont plu comme confettis à carnaval sur la dépouille de Johan Cruyff, il en est un qui revenait en boucle: génie.

Les puristes balayeront la question d'un revers de la main condescendant. On ne mélange pas les torchons et les serviettes. Et c'est vrai que face à la théorie de la relativité, le "Cruyff turn" -cette reprise acrobatique dont le Hollandais volant régalait régulièrement le public- ne fait pas le poids. Pour autant, on aime à penser que le génie carbure aux mêmes amphétamines quel que soit le secteur d'activité où il se déploie. Déjà "l'Empereur de l'Europe" comme l'avait baptisé l'écrivain uruguayen Eduardo Galeano n'était pas un joueur ordinaire. Il avait cette élégance mâtinée d'insolence qui est la marque des seigneurs et des personnes habitées par une vision, aussi singulière et décalée soit-elle. A une époque qui jouait volontiers petits pieds comme on dit petits bras, Cruyff déboule sur le gazon avec un "football total" (tout le monde attaque, tout le monde défend), engagé, spectaculaire, iconoclaste, ancêtre du jeu chatoyant dont Barcelone et quelques grand clubs européens sont aujourd'hui les dépositaires. En ce sens, toutes proportions gardées, le Oranje a changé la grammaire du sport le plus populaire au monde aussi sûrement qu'un tableau de Rothko a modifié à jamais le rapport à la couleur. A lui seul, il a fait bouger les lignes, marquer son époque, imposer son style, incarner la modernité comme les Beatles ou la nouvelle vague ont pu le faire sur leurs terrains respectifs.

Mais ce n'est pas tout. L'ex-taulier de l'Ajax partageait un autre trait commun avec les cracks des étages supérieurs: l'urgence, cette obstination dévorante non calculée et autosuffisante. Et qu'aucun obstacle ne peut arrêter. Cantonné à la deuxième division ou au bitume d'Amsterdam, là où il a aiguisé son jeu instinctif, Cruyff aurait joué avec le même allant, le même état d'esprit. Le génie ne se décrète pas, il habite chaque fibre de son être, fruit d'une alchimie mystérieuse où se mêlent prédispositions et fêlures tapies dans les zones d'ombre de l'enfance. D'où un jusqu'au-boutisme qui peut passer pour de la monomanie ou de l'arrogance. Proust ne s'est pas reconverti à la poterie quand Gallimard a refusé Du côté de chez Swann. Il l'a édité à compte d'auteur chez Grasset avant que le succès ne le rattrape. C'est ça aussi le génie, ce feu intérieur qui se nourrit de ce qu'il trouve, petit bois desséché comme grosses bûches luisantes. La gloire n'est qu'une option. Van Gogh est un autre exemple: si la célébrité avait été son seul moteur, il n'aurait pas continué à peindre frénétiquement dans la misère et l'anonymat jusqu'à ce que mort s'ensuive. Créer est un geste vital, une sorte de béquille métaphysique qui donne un sens à l'existence ou du moins l'arrache au néant.

Dans l'interview qu'il avait accordée l'été dernier au magazine So Foot, le triple Ballon d'or déclarait que "la liberté est un principe qui est en chacun de nous. C'est la manière dont tu te comportes qui fait que tu es libre ou non." Une formule lucide qui vaut pour tous les artistes d'exception. On n'invente rien de consistant sans avoir embrassé d'abord à pleine bouche la liberté. Liberté de déplaire, de choquer, de casser les codes, de bousculer les habitudes. Il n'existe aucun mode d'emploi pour accéder au génie et pourtant il se reconnait le plus souvent au premier coup d'oeil. Qu'il se loge au bout d'un pinceau, d'un stylo ou... d'une chaussure à crampons.

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