Laurent Raphaël
Laurent Raphaël
Rédacteur en chef Focus
Opinion

29/04/14 à 14:35 - Mise à jour à 14:35

Das Kultur

Comme le sparadrap dans L'Affaire Tournesol, on a bien du mal à se débarrasser de certains tics marxistes pour appréhender le monde en général, et les relations humaines en particulier.

Das Kultur

Les beaufs © Kamagurka

L'édito de Laurent Raphaël

Dans l'inconscient collectif, la classe sociale reste le marqueur déterminant, voire exclusif, pour expliquer les injustices, les oppressions, la domination du plus grand nombre par une caste restreinte et autoreproductrice de nantis.

Sans nier évidemment l'impact du portefeuille sur les mentalités, sur le niveau d'éducation, sur les choix de vie, un nouveau critère transversal, effet collatéral conjugué du relâchement des moeurs post-soixante-huitard et de la révolution numérique post-industrielle, est en train de griller la politesse à l'ami Karl. A la fracture sociale chère à Chirac se substitue ou se superpose désormais la fracture culturelle. Pour faire bref et sans éviter les clichés, un chômeur peut très bien aujourd'hui partager plus de valeurs et de centres d'intérêt avec un rupin qu'avec son voisin d'infortune. Et inversement. Les cloisons culturelles sont tombées, rebattant les cartes au gré des affinités électives de chacun. Même si on l'a dit, il faut toujours appliquer une pondération sociale à cette équation.

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A la fracture sociale chère à Chirac se substitue ou se superpose désormais la fracture culturelle.

Les nouvelles technologies ont accéléré la mutation en germe et huilé les choix individuels en facilitant l'accès au savoir universel. Dans le passé, à chaque étage de la pyramide sociale correspondait un inventaire d'activités autorisées ou recommandées. Les aristos restaient entre eux, fréquentaient l'opéra, se réunissaient dans des salons pour des causeries savantes, pendant que les classes laborieuses s'abrutissaient au travail et se consolaient de leur condition en astiquant l'assommoir.

La culture appartient désormais à tous. Libre à chacun de se l'approprier selon ses envies, au risque d'ailleurs d'une communautarisation sur des critères esthétiques et non plus pécuniaires. Les concerts de rock drainent les jeunes comme les vieux, les tricards comme les bourgeois. De même que la télé-réalité attire le prolo du coin comme le Crésus allergique à toute forme de loisir cérébral. Même le Kunsten ne fait plus peur, qui multiplie les spectacles participatifs (lire le Focus de ce 2 mai).

Un glissement de terrain dont la fiction prend la mesure. De même qu'elle illustre depuis La princesse de Clèves les tensions entre le haut et le bas de la pyramide, avec comme apogée le roman social du XIXe façon Zola, elle place son sismographe sur les nouvelles zones de tension émotionnelle. En y ajoutant encore souvent une bonne dose de confiture sociale pour faire passer la pilule. Dans La vie d'Adèle de Kechiche par exemple, Adèle et Emma brûlent d'un désir que rien ne semble pouvoir tempérer, jusqu'à ce que leurs ADN culturels remontent à la surface et se télescopent.

C'est encore plus éclatant dans l'excellent Pas son genre de notre compatriote Lucas Belvaux (lire le dossier dans le Focus de ce 2 mai). Clément est prof de philo, il fréquente les milieux intellectuels branchés parisiens. Ses parents exercent des professions libérales mais c'est secondaire. De l'autre côté du champ magnétique, il y a Jennifer, provinciale joyeuse qui lit les romans d'Anna Gavalda, fréquente les karaokés et connaît tout de la vie de Jennifer Aniston. Elle est coiffeuse par vocation. Elle ne subit donc pas son statut. Elle le revendique fièrement. Si leur relation amoureuse est contre-nature c'est plus à cause du mur culturel qui les sépare que d'un fossé social invisible à l'oeil nu. Le même mur qui empoisonnait déjà les relations entre Adèle, apatride culturellement, et Emma l'artiste baignant dans un milieu bobo. Question de vocabulaire, de gestuelle, et surtout de références non partagées. Et source de complexes, d'incompréhensions, de déchirures.

On est un peu plus libre de choisir son continent, mais une fois qu'on est dessus, il devient difficile de se rapprocher de ceux des autres qui dérivent sur l'océan et pourraient du coup vite passer pour des étrangers...

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