Oscars 2018: le choc des générations entre jeunes et anciens votants

05/03/18 à 12:24 - Mise à jour à 12:24

Les Oscars sont le reflet du meilleur de ce qu'a Hollywood à offrir, mais également des personnes votant pour eux. L'Academy of Motion Picture Arts and Sciences a depuis quelques années entamé une refonte complète de ses membres votant pour la cérémonie annuelle, faisant évoluer l'image stéréotypée des "vieux hommes blancs" y officiant depuis de nombreuses années.

Oscars 2018: le choc des générations entre jeunes et anciens votants

La cérémonie des Oscars a eu lieu ce dimanche soir. © AFP

Embourbée dans les polémiques du manque de diversité de l'Académie, la cérémonie des Oscars tente de faire nouvelle figure depuis quelques années. En 2012, le Los Angeles Times publiait un rapport assez dénonciateur, expliquant que sur les 5765 membres composant l'Académie, 94% d'entre eux étaient blancs, 77% étaient des hommes et 54% avaient plus de 60 ans. Une polémique qui a enflé en 2016 où pour la seconde année consécutive, les vingt nommés pour les Oscars d'interprétation étaient blancs, ce qui a lancé le mouvement #Oscarssowhite et le boycott de la cérémonie par plusieurs célébrités comme Spike Lee et Jada Pinkett-Smith. À noter que pour être membre de l'Académie, il est nécessaire d'être actif dans le milieu du cinéma ou d'avoir été nommé ou lauréat dans une cérémonie des Oscars. Le procédé est assez identique pour leurs homologues français des César, bien que ces derniers subissent beaucoup moins de polémiques sur leur diversité.

"Quand Moonlight a gagné l'année passée, j'ai senti que les nouveaux membres, moi inclus, avaient fait la différence", s'exprimait un des jeunes votants de l'organe décernant les Oscars dans un article publié sur le site Vulture. Cette année, on le sent encore avec les films comme Get Out, Lady Bird ou Call Me By Your Name qui sont un reflet de cette nouvelle vague, un peu en opposition avec les plus âgés, qui ont surtout influencé la nomination de The Post et Darkest Hour. Un vrai désir de changement dans le milieu du cinéma qui serait à l'origine de la faible reconnaissance de The Post ou Dunkirk dans les festivals, ce dernier n'ayant reçu aucune récompense majeure cette année avant la cérémonie d'hier soir.

Renouveler les vieux hommes blancs

Get Out, qui a tenté de décrocher quatre statuettes cette année (meilleur film, meilleur acteur, meilleur réalisateur et meilleur scénario original) est probablement l'un des films les plus controversés cette année. La nouvelle génération de votants se dit très fière de sa nomination, l'un d'eux disant même que "ça fait du bien que le film de l'année soit fait deux années de suite par un réalisateur noir", en référence au gagnant de l'an passé, Moonlight. Mais ces jeunes votants ont un profond désaccord avec l'ancienne école, qui dit de Get Out que ce n'est "pas un film à Oscars". Une accusation qui "était mal perçue car beaucoup d'entre eux n'avaient pas encore vu le film, mais le critiquaient déjà". De quoi accentuer le désir de changement. "Quand on regarde l'historique des membres, ce ne sont que des vieux hommes blancs. Mais aujourd'hui ils ne vont faire aucun changement positif. Je ne veux pas voter comme eux, je ne veux pas penser comme eux, ils ne représentent ni moi, ni la communauté d'artistes qui est importante pour moi", s'est exprimée une nouvelle votante, noire de peau. Et avec son Oscar pour le meilleur scénario original pour Get Out, Jordan Peele signe une petite révolution en devenant le premier Afro-Américain lauréat de ce prix.

Selon certains, la présence de Call Me By Your Name parmi les nommés pour le meilleur film serait une preuve tangible du rajeunissement des goûts de l'Académie. Au moment du sondage, Thimothée Chalamet, fraichement lauréat du Spirit Award du meilleur acteur, recevait déjà autant de votes que Gary Oldman.

Three Billboards Outside Ebbing Missouri, le plus controversé

C'est sans doute le film le plus décrié sur les réseaux sociaux, notamment Twitter, dû à des accusations pour racisme, mais ce problème n'aurait pas influencé pas ses espoirs d'Oscars. Le grand vainqueur d'une majorité de festivals est d'ailleurs reparti hier soir avec deux récompenses, pour la meilleure actrice (Frances McDormand) et le meilleur second rôle masculin (Sam Rockwell). Seul un votant sur tous les sondés a indiqué qu'il n'allait pas voter pour le film, tandis que tous le désigneraient vainqueur dans au minimum une catégorie. L'un deux s'est même expliqué: "Je comprends que beaucoup de personnes n'aiment pas le personnage de Rockwell, mais ça ne signifie pas que le film est raciste. Twitter est une chose magnifique, mais aussi incroyablement dangereuse, les gens réagissent directement à ce qu'ils voient sans forcément nuancer leurs propos."

Les votants interrogés par Vulture ont assuré qu'ils n'étaient pas influencés par ce qui était dit des films sur les réseaux sociaux. Ils ont en effet en majorité regardé les films durant l'automne, avant leur médiatisation et les campagnes de lobbying. Cette dernière pratique ayant une très mauvaise connotation car beaucoup utilisée par un certain Harvey Weinstein...

Des absences remarquées

"Florida Project aurait dû être nommé pour le meilleur film quand on voit ce qui a été nommé", a argué un votant, très blasé quant à la richesse des films de cette saison. Selon un autre, le film aurait pu être sélectionné si l'Académie n'était pas encore et toujours dominée par les votants "traditionnels". Le film n'a reçu qu'une seule nomination pour le meilleur second rôle avec Willem Dafoe.

Là où une autre polémique commence à enfler, c'est avec les absences de représentation des films de réalisateurs asiatiques. Si Ang Lee peut se vanter d'avoir déjà ramené trois statuettes chez lui, les réalisateurs asiatiques restent très sous-représentés aux Oscars parce qu'ils n'ont pas le soutien qu'ils méritent, selon l'un des électeurs faisant partie de la communauté asiatique. Il met l'accent sur le film Gook, retraçant les émeutes de 1992 à Los Angeles dans les yeux d'un Américano-Coréen. Selon lui, le film n'a tout simplement pas eu assez de regards de la part de l'Académie alors que c'est un film important avec un très bon débat derrière. "Avec Gook, je sais que c'est un casting d'inconnus, mais regardez Moonlight, c'était aussi un casting d'inconnus. Si le film a eu autant de reconnaissance, c'est parce que les Afro-Américains savent plus donner de la voix. Nous, les Asio-Américains, sommes plus polis, plus discrets et nous restons dans cette culture de politesse."

Deux autres Asiatiques ont également pointé du doigt l'exclusion de Hoang Chau, la star montante de Downsizing. Pour eux, c'est une preuve qu'Hollywood a encore énormément à faire en ce qui concerne la diversité. "Si elle n'est pas nommée dans la catégorie du meilleur second rôle féminin, c'est uniquement parce que nous n'avons pas assez de personnes pour voter pour elle...", a déploré l'un des deux.

L'année dernière, un groupe de 25 membres asiatiques de l'Académie est allé rencontrer l'ancienne présidente Cheryl Boone Isaacs pour parler d'intégration, beaucoup d'entre eux étant encore blessés par les blagues sur les asiatiques faites par Chris Rock à la dernière cérémonie et voulant un changement. Le groupe a eu droit à un dialogue et est ressorti très fier de la présidente, qui a vraiment ouvert les rangs pour la diversité, ce qui est encore le cas avec le nouveau président John Bailey.

#oscarssowhite

Lancé en 2016, le mouvement prend toujours de l'ampleur et surtout commence à avoir de l'efficacité (notamment avec Moonlight l'an passé, mais surtout avec Jordan Peele, vainqueur du meilleur scénario original cette année). Un jeune membre de l'Académie pense que c'est un mouvement qui aura plus d'impact sur les jeunes votants que sur les vieux. "Il y a beaucoup de votants qui sont dans leurs 70, 80 voire 90 ans à Beverly Hills et leur vision du monde est probablement un peu restrictive. Un film comme Get Out, ça peut être trop pour eux. Et si ces mouvements impactent les plus jeunes votants, je pense que c'est vraiment une bonne chose. Nous essayons de compenser les nonagénaires d'Hollywood montrant une perspective limitée du monde."

Malgré tout, la plupart des membres de l'Académie sondés ont avoué que le hashtag #oscarssowhite n'a pas influencé leur vote final. "Je pense qu'en général, beaucoup de personnes votent juste pour ce qu'ils aiment", a avoué un votant. Pour un autre, tout cela l'a rendu plus au courant et c'est une bonne chose, "mais ceci dit, je ne voterais pas pour Jordan Peele plus que pour Christopher Nolan simplement pour éviter la controverse. Mon vote va pour ce que j'estime être la plus grande réussite."

Guillaume Scheunders

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