Laurent Raphaël
Laurent Raphaël
Rédacteur en chef Focus
Opinion

23/02/16 à 16:17 - Mise à jour à 16:59

Le double jeu des jumeaux au cinéma

Même si les frères et soeurs sont légion -devant comme derrière la caméra- dans le monde du cinéma (Coen, Dardenne, Arquette, Scott, Renier, Malandrin, Seigner pour n'en citer que quelques-uns), il est plus rare de croiser des jumeaux. Comment faire alors pour leur donner vie à l'écran, tous n'étant pas aussi différents physiquement que Schwarzie et DeVito dans Twins?

Le double jeu des jumeaux au cinéma

© Kamagurka

Plutôt que de tenter de trouver deux acteurs qui conviennent pour les rôles et qui par miracle se ressemblent aussi comme deux gouttes d'eau, ou de grimer grossièrement Pierre ou Paul pour en faire une mauvaise copie de Jacques, les réalisateurs préfèrent miser sur la magie de la technologie et confier les deux faces du même ovule à une seule personne.

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Comment faire pour donner vie à des jumeaux à l'écran, tous n'étant pas aussi différents physiquement que Schwarzie et DeVito dans Twins?

Deux films jouent aujourd'hui cette carte visuellement troublante: Legend de Brian Helgeland, film de gangsters vintage qui retrace le parcours de deux truands ayant régné sans partage sur le Londres des sixties. Tom Hardy porte seul sur ses -larges- épaules les deux personnages. Une prestation au carré convaincante: "Tom Hardy se multiplie, s'enthousiasmait Jean-François Pluijgers dans nos colonnes, dévorant l'écran dans le rôle des deux jumeaux à la fois indissociables et tellement dissemblables. L'acteur britannique sort pour le coup un arsenal imposant, osant jouer de l'excès. Et démontrant, après s'être moulé dans le cuir de Mad Max, avoir la carrure pour se frotter aux légendes..."

De fait, si le risque de sortie de route est multiplié par deux dans ce genre d'exercice d'équilibriste, en cas de réussite, c'est double ration d'applaudissements. On devine aisément l'excitation que peut ressentir un comédien à se mesurer à... lui-même et à explorer les deux facettes d'un même individu, la gémellité dans la fiction servant surtout de métaphore pour illustrer la schizophrénie qui nous habite. C'est encore le cas dans l'autre film (d'horreur) du moment qui joue le dédoublement mais en se vautrant pour le coup, à savoir The Forest (lire critique dans le Focus du 26 février), qui voit une jeune fille bien sous tous rapports (Natalie Dormer) se lancer à la recherche de sa soeur jumelle perturbée (Natalie Dormer bis) sur fond de Japon d'épouvante. Le bien contre le mal qui a la même apparence... Refrain connu.

L'hypothèse demande confirmation mais on pourrait déceler dans cette concomitance l'embryon d'un regain d'intérêt pour la figure du double. Soit pour des raisons purement démographiques, le nombre de jumeaux ayant explosé depuis que l'insémination artificielle s'est répandue, soit plus probablement comme ressort narratif efficace pour mettre en scène les troubles identitaires propres à l'époque.

Paradoxalement, ce mimétisme qui sert à souligner les faux-semblants (pour reprendre le titre français du film de Cronenberg mettant en scène deux gynécologues siamois incarnés par Jeremy Irons) à l'échelle microscopique d'une fratrie (Paul Dano encore dans There Will Be Blood) devient un marqueur de conformisme et de dissolution dans la masse quand il se conjugue à l'infini. La ressemblance, qu'elle soit jouée par des acteurs différents comme dans Village of the Damned avec sa cohorte d'enfants blonds aux yeux luminescents ou par un seul à l'image (démultipliée) de Deep Roy en centaines de Oompa Loompas dans Charlie et la Chocolaterie, illustre alors à l'inverse la perte d'identité.

L'Histoire du cinéma n'a pas attendu 2016 pour recourir à cet effet spécial. Dans The Play House (1921), Buster Keaton s'amuse déjà à se copier-coller sur la pellicule lors d'une représentation de ménestrel dont il endosse tous les rôles. Le motion control qui permet à une caméra de refaire le même mouvement au millimètre près n'existe pas encore mais une paire de ciseaux, de la colle et surtout un acteur génial font l'affaire. Depuis on ne compte plus les cas de clonages. Et dans tous les registres encore bien, du burlesque pur jus (John Cleese généreux de sa personne dans Monty Python and the Holy Grail) à la comédie satirique (Peter Sellers à la puissance trois dans Dr. Strangelove de Kubrick) en passant par le drame théâtral (Pierre Arditi et Sabine Azéma à toutes les places dans Smoking/No Smoking) ou la SF (Tom Hanks et Halle Berry fois six dans Cloud Atlas). Comme quoi les jumeaux ne sont en fin de compte que la (double) face visible de l'iceberg...

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