Laurent Raphaël
Laurent Raphaël
Rédacteur en chef Focus
Opinion

21/04/15 à 15:08 - Mise à jour à 23/04/15 à 12:13

Édito: Londres de choc

Côtoyant l'actuelle communauté indo-pakistanaise qui a fait de Hackney son oasis, les street artistes du coin ou de passage y ont trouvé pendant des années un espace de création à leur démesure.

Édito: Londres de choc

© Kamagurka

Londres est une ville fascinante. Elle chérit les joyaux de son empire passé tout en s'offrant aux caresses de la modernité, à mi-chemin d'un Paris sanctuarisé et d'une Shanghai qui a vendu son âme aux promoteurs. A part les vestiges royaux de sa grandeur qui en jettent sur les cartes postales (son palais, ses parcs, son abbaye...), la mégalopole ne semble pas avoir de tabou architectural. Témoins, le "cornichon" de Norman Foster ou le "talkie-walkie" de Rafael Viñoly. Sa silhouette peut ainsi se métamorphoser en quelques années à peine. Il suffit d'ailleurs de prendre un peu de hauteur -la butte de Primerose Hill au nord de Regent's Park fera l'affaire- pour embrasser d'un regard une armée de grues géantes s'attelant à redessiner son visage d'est en ouest.

L'épicentre de ce work in progress qui ne se fait pas sans douleur ni dégâts se situe à l'est. Dans le triangle des Bermudes formé par trois gares -London Liverpool Street, Shoreditch High Street et Whitechapel-, un bras de fer inégal se joue entre le passé et le futur, la mémoire et la rentabilité, la culture underground et le capitalisme sauvage. Sur cette ligne de front séparant le poumon financier mondial et l'une des zones les plus pauvres de l'agglomération, les marteaux-piqueurs en service commandé par la City déciment des pans entiers de l'histoire (et de murs) de ce mille-feuille sociologique qu'est Hackney. Avant-hier quartier malfamé et terrain de chasse de Jack l'éventreur, hier zone de repli logistique des artistes de l'ombre fuyant les loyers démentiels du centre autant que Big Brother (plus connu ici sous l'appellation CCTV qui gère la surveillance vidéo omniprésente), aujourd'hui QG menacé des hipsters barbus, ce lopin de ville abritera demain une forêt de tours en verre et de chaînes de restaurations et de cafés "fair trade" après l'annexion en cours par le monde vorace et amnésique des courtiers.

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Côtoyant l'actuelle communauté indo-pakistanaise qui a fait de Hackney son oasis, les street artistes de Londres ou de passage y ont trouvé pendant des années un espace de création à leur démesure.

Dans ce laboratoire urbain qui témoigne du brassage multiculturel incessant d'une ville, les strates successives ont modifié la physionomie des lieux mais sans les faire disparaître. Le bâtiment qui a été autrefois une église protestante puis une synagogue et enfin un centre... islamique est toujours le même. Comme les maisons en briques qui ont hébergé de riches commerçants huguenots fuyant les persécutions en France avant d'être divisées en deux pour recevoir les vagues d'immigration suivantes. Côtoyant l'actuelle communauté indo-pakistanaise qui en a fait son oasis, les street artistes du cru ou de passage ont trouvé pendant des années ici un espace de création à leur démesure.

Tous les styles et toutes les techniques, du bestiaire XXL du Belge ROA aux mini-sculptures gothiques coiffant les poteaux de signalisation, sont représentés dans ce musée à ciel ouvert. Un patrimoine en péril que quelques associations, comme Alternative London, tentent de mettre en valeur à travers des visites guidées passionnantes dont le périmètre se réduit comme peau de chagrin.

On peut voir dans ce ravalement de façade brutal la métaphore d'un monde (de l'argent) tout-puissant qui en engloutit un autre selon la loi de la sélection naturelle. Mais aussi une belle illustration de l'hypocrisie du libéralisme qui détruit d'un côté ce qu'il encense de l'autre. Ces fresques sont les brouillons des oeuvres qui finiront un jour dans les galeries et les salles de ventes aux enchères huppées de Chelsea.

La cannibalisation n'a pas de limite: au milieu d'une rue en chantier, le guide avise un vaste dessin comme les autres. A un détail près: le logo sur la chaussure du skateur accroché au mur. Cette installation a été sponsorisée par une marque de street wear bien connue. Tout le paradoxe (cynisme?) d'un système qui vampirise sa proie jusqu'au dernier souffle s'étale ici: pour vivre, les artistes (comment leur en vouloir?) nourrissent la bête qui va les réduire au silence tôt ou tard.

Dans 100, 200 ans, les regrets affleureront peut-être et l'on reconstruira à l'identique ces ruelles aux murs couleur Guinness. Car qui sait, dans le lot se cache peut-être la Mona Lisa du XXIe siècle...

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