Madeleine Collins: la double vie de Virginie

Antoine Barraud: "J'avais besoin de quelqu'un de tellement solaire que l'on comprenne toujours ses choix, même quand ils sont incompréhensibles."
Jean-François Pluijgers
Jean-François Pluijgers Journaliste cinéma

Antoine Barraud entraîne une épatante Virginie Efira dans la spirale du mensonge dans un thriller à la mécanique vertigineuse. Rencontre.

Entamé en 2004 sur le court métrage Monstre, le parcours d’Antoine Barraud a suivi une ligne sinueuse loin des sentiers battus, tournant des portraits de Kenneth Anger (River of Anger) ou Koji Wakamatsu (Les Maisons de feu), et produisant des essais de Tsai Ming-Liang (Madame Butterfly), Stephen Dwoskin (Age is…) ou João Pedro Rodrigues (L’Ornithologue), quand il ne signait pas lui-même des oeuvres aussi insolites que Les Gouffres ou Le Dos rouge. Changement de cap, apparent en tout cas, avec son troisième long métrage, Madeleine Collins, sans conteste sa plus grosse production et son film le plus accessible à ce jour. « Je comprends que de l’extérieur, cela puisse être vu comme un changement, une sorte de montée des marches ou je ne sais quoi, mais pour moi, ce ne sont vraiment que des questions de financement quelque part. Quand j’ai fait Le Dos rouge, un film sur la peinture (réunissant Bertrand Bonello et Jeanne Balibar, NDLR), tout le monde s’en foutait, cela n’intéressait personne, et pourtant je voulais le faire. Donc, je l’ai fait dans ce cadre économique-là, mais j’aurais très bien pu le faire après Madeleine Collins. Les films qui me viennent sont les films qui me viennent, ils se font comme ils se font, parce qu’ils vont intéresser, pas intéresser, un peu intéresser, il n’y a aucune différence. Un cinéaste qui me fait énormément de bien, et auquel je reviens tout le temps, c’est Barbet Schroeder. C’est quelqu’un qui a fait toute une carrière de l’éclectisme, de la curiosité, qui est passé de tout petits budgets à des films hollywoodiens, du documentaire à la fiction, de la France à la Colombie, aux États-Unis, des stars aux acteurs non-professionnels, j’adore sa démarche. Je n’ai aucune idée si j’ai de près ou de loin le tiers ou la moitié de son talent, mais en tout cas, je sais que j’ai le même amour et la même curiosité des choses que lui, et cela m’aide vachement… »

Madeleine Collins: la double vie de Virginie

Mentir, c’est écrire de la fiction

Le voilà donc qui s’attelle, avec Madeleine Collins, à un thriller, s’insinuant dans le sillage de Judith (Virginie Efira), une jeune femme menant une double vie, et bientôt entraînée dans une spirale vertigineuse. « Mes films sont très différents en genre, en sujet, en budget, tout ce qu’on veut, mais à chaque fois, le thème de l’identité revient. J’ai visiblement une obsession avec les jeux identitaires, les gouffres identitaires, les manipulations identitaires, les dérives identitaires. J’aime qu’une personne soit multiple: on a finalement peu de chances dans la vie d’explorer les différentes facettes que l’on peut avoir, c’est l’une des choses intéressantes que permet le cinéma. » Et de poursuivre: « Le personnage de Virginie est comme une actrice. J’aimais qu’il y ait une mise en abyme, et faire jouer à une actrice quelqu’un qui est elle-même une actrice. Ce personnage, c’est aussi une romancière à mes yeux: pour moi, mentir à ce point-là, c’est écrire de la fiction en permanence. »

S’il a choisi de décliner le thème de la double vie au féminin, c’est encore, explique Antoine Barraud, parce qu’il s’agit, en définitive, d’un territoire peu exploré au cinéma. « Déjà, parce qu’il y a une histoire des rôles des femmes au cinéma qui n’est pas forcément aussi riche que celle des hommes. Le cinéma était plus intéressé par l’angle des hommes, de façon générale, et je trouve très bien que cela change aujourd’hui. Un autre élément, c’est qu’on est aussi tout de suite confronté au fait qu’un homme peut avoir une double vie avec des enfants sans que cela se voie, alors qu’une femme, c’est plus compliqué. Ça m’a immédiatement excité en termes d’écriture, parce que les choses sont moins simples, moins possibles et donc plus complexes à écrire, plus retorses. » Écrit avec le concours d’Héléna Klotz, le scénario de Madeleine Collins est assurément tortueux, mécanique de précision, fonctionnant sur la révélation, dont l’auteur-réalisateur raconte qu’une des clés résida dans une règle instaurée en cours de parcours. À savoir qu’une scène ne devait emmener qu’une information, et que le film avance suivant ce principe jusqu’à l’asphyxie. À charge pour Virginie Efira de faire le reste, si l’on peut dire: « C’est quand même un personnage qui défend l’indéfendable du début à la fin, et j’avais besoin de quelqu’un de tellement solaire que l’on comprenne toujours ses choix, même quand ils sont incompréhensibles. Virginie permet cela, elle permet qu’on la suive, sans la condamner. Je ne voyais pas d’autre actrice qui pouvait porter cela à ce point. » La voir sous les traits de Judith, c’est d’ailleurs s’en convaincre.

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