Jean-Jacques Annaud: « Notre-Dame, c’était ma cathédrale d’enfance »

Jean-François Pluijgers
Jean-François Pluijgers Journaliste cinéma

Jean-Jacques Annaud reconstitue, dans un film ultradocumenté et éminemment spectaculaire, l’incendie ayant embrasé Notre-Dame de Paris en avril 2019. Rencontre.

« J’avais décidé d’aller, pour quelques jours, dans une maison qui appartient à ma fille, à Saint-Gilles-Croix-de-Vie, une petite station balnéaire en Vendée. Cette maison n’est pas très souvent occupée, et la télévision ne marchait pas. Comme on était en pleine crise des Gilets Jaunes, Macron devait faire un discours, et je voulais l’écouter pour avoir les dernières nouvelles. Et c’est par la radio que j’apprends qu’il y a de la fumée qui sort de Notre-Dame… » Nous sommes le 15 avril 2019, et Jean-Jacques Annaud n’imagine pas un seul instant qu’il va se retrouver, quelques mois plus tard, à réaliser un film reconstituant l’incendie qui faillit emporter Notre-Dame de Paris, bien plus qu’un joyau de l’art gothique par sa portée symbolique (lire aussi la critique). C’est sans compter, toutefois, sur Jérôme Seydoux, le président de Pathé, qui lui en souffle l’idée en décembre de la même année.

Annaud s’attelant à un tel projet, il y a plusieurs raisons objectives à cela. Le réalisateur connaît bien les lieux, et pour cause: « J’habite à côté de Notre-Dame. C’était ma cathédrale d’enfance, se souvient-il. On passait devant tout le temps, et parfois, on y rentrait et je demandais à ma maman si je pouvais allumer une bougie. » Son émerveillement juvénile pour le bâtiment aura des prolongements divers: une passion profonde pour le Moyen Âge et pour les édifices religieux, qu’il photographie sans relâche, de l’enfance à l’adolescence: « Mes parents voulaient m’emmener à la plage, ça me faisait chier et je leur demandais d’aller faire la tournée des églises romanes de Provence, ou des basiliques romanes d’Auvergne. Je les obligeais à passer quinze jours à Orcival, et après, c’était les calvaires bretons. Je ne suis pas du tout croyant, mais j’aime le sacré. Je n’ai pas besoin de me forcer pour aimer les pierres de Notre-Dame. » Pas plus que pour comprendre l’effet de sidération qu’a pu générer la catastrophe: « Pour beaucoup, ça a été ressenti comme quelque chose qui était en train de détruire la civilisation qui a été la plus enviée finalement, et dominante, cette civilisation occidentale. Comme c’est le bâtiment le plus visité d’Europe, tout le monde est touché, comme on le serait si les pyramides d’Égypte étaient détruites. »

Une autre raison tient sans doute au fait que Jean-Jacques Annaud n’était pas du genre à se laisser intimider par le caractère hors norme de l’entreprise. Impossible ne semble pas faire partie du vocabulaire d’un réalisateur dont, de Stalingrad à Notre-Dame brûle, on pourrait croire que le défi technique constitue le moteur créatif. Encore qu’il tempère: « J’ai adoré faire un film comme L’Amant, où il y a grosso modo deux personnages dans une voiture ou dans une garçonnière, mais dans l’environnement magique de l’Indochine de l’époque, objecte-t-il. Mais j’aime bien ne pas faire des choses que j’ai déjà faites, j’aime bien me mettre en danger et faire des choses compliquées parce que ça me meut, ça mobilise mon énergie. On me demande souvent de faire des remakes ou des sequels de films que j’ai tournés, mais c’est impossible: je ne vais pas refaire un film dans un monastère avec un remplaçant de Sean Connery, c’est inimaginable. »

Jean-Jacques Annaud:

Quelque chose de rare

Va donc pour un film dans une cathédrale avec des comédiens guère connus du grand public, qui portent une oeuvre dont on mesure à chaque plan la difficulté: « Tous les films sont des actes de foi, poursuit Jean-Jacques Annaud. En tout cas, moi, je ne fais que des films qui me transportent. Ça ne vaut pas la peine de passer du temps à faire un film banal. Parfois, on me dit qu’il faut un sérieux courage pour faire un film comme celui-là. Mais non, là où il faut avoir du courage, c’est pour faire un film nul. Il faut du courage pour faire un film banal, et essayer de convaincre un acteur de vous rejoindre. Mais pour des films comme celui-ci, ils se présentent d’eux-mêmes, parce que c’est une expérience unique. J’ai pris de jeunes acteurs, ils ont passé je ne sais combien de semaines chez les pompiers, ont été éteindre de vrais feux, dans des camions de pompiers, je les ai mis à 1 mètre 50 de flammes à 800 degrés, forcément, ils ont terminé avec une sorte de fierté. Une des actrices pleurait à chaudes larmes, et m’a dit: « Quand est-ce que, dans ma carrière, je vais revivre quelque chose d’aussi rare? »

Quand il raconte l’anecdote, Jean-Jacques Annaud a le regard qui pétille. Cinquante-cinq ans après son premier long métrage, La Victoire en chantant, c’est de toute évidence toujours le même feu sacré qui l’anime, lui qui s’extasie sur le coup de pouce que lui a donné la réalité en lui fournissant un scénario que même Hollywood n’aurait pas osé. Et qui raconte avec gourmandise comment il s’est ingénié à faire de ce qui aurait pu être un film catastrophe un suspense à combustion lente, ménageant ses effets. « Je pars du principe que rien n’est impossible au cinéma, c’est un métier de techniciens de la magie », dit-il, se posant en héritier de Méliès. Et qui, alors qu’on l’interroge sur les risques d’un tournage dans les flammes s’exclame: « J’ai le méchant parfait! J’ai une très belle star, immensément connue, et j’ai un méchant qui a l’avantage d’être dual, qui est à la fois celui qui nous réchauffe et nous éclaire, et celui qui nous dévore et nous carbonise, donc c’est le parfait méchant. Si c’était un homme ou une femme, ce serait un diable ou une diablesse extrêmement joli à regarder, mouvant, souple, dangereux, c’est l’idéal. » Parole d’un connaisseur qui, de La Guerre du feu au brasier du Nom de la rose, a démontré qu’il était passé maître dans l’art de jouer avec le feu…

Partner Content