Opinion

Laurent Raphaël

Édito: Aux racines du mal

Laurent Raphaël Rédacteur en chef Focus

On a beau avoir avalé la tablette de Prozac, chaussé les lunettes roses d’Elton John, récité en boucle des prières bouddhistes et même souscrit un abonnement au Journal de Mickey, rien n’y fait, un coup d’oeil sur la rentrée culturelle suffit à solder le reste de moral qui pouvait encore subsister après s’être coltiné au JT les images anxiogènes de trois fusillades dans les banlieues françaises, d’un attentat confessionnel en Irak (à moins que ce ne soit en Egypte ou en Afghanistan), d’une émeute raciale aux Etats-(dés)Unis, de hordes de migrants africains hébétés accrochés à leur radeau d’infortune, d’une catastrophe climatique ou l’autre, d’immeubles et corps éventrés à Gaza, et, summum du raffinement barbare, d’un homme se faisant décapiter comme un poulet au nom d’un Dieu qui doit se demander où il a foiré dans le processus de Création.

Quand le réel s’enrhume, il faut s’attendre à ce que la fiction éternue. Intime ou collective, sournoise ou brutale, la violence est une tumeur cancéreuse invasive qui n’échappe pas à la radiographie des écrivains, cinéastes, chorégraphes ou plasticiens. Non qu’elle soit toujours prise pour objet explicite d’étude, mais elle infuse par tous les pores artistiques, creusant des galeries souterraines entre des oeuvres à priori incompatibles. Ouvrons simplement le menu cinéma de la nouvelle saison. De Sin City, la suite, à Gone Girl, le nouveau Fincher, en passant par Mommy du surdoué Xavier Dolan ou la surprise israélienne du chef, Gett, ce ne sont que variations -domestique, religieuse, conjugale- sur le même thème de la violence. Comme un nid de guêpes caché sous une corniche, elle est tapie en nous, prête à piquer à la première occasion. Le moine Matthieu Ricard a beau rappeler à juste titre qu’on vit dans « un monde cent fois moins violent qu’il y a 500 ans » (Le Soir du 21 août), il faut se pincer pour le croire. Car ce qu’il oublie dans sa grande sagesse, c’est qu’il y a violence et violence: violence objective, subie, effectivement en recul sur le très long terme (du moins en Occident); et violence subjective, virtuelle, que charrient en mondovision et en temps réel Internet et la télévision, et qui est, elle, par contre, en plein boom. Une expérience immersive quasi totalitaire et faussement indolore qui participe au climat d’insécurité, alimente la déprime ambiante, et recouvre sous une nappe visqueuse toute inclination à l’optimisme.

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Pourquoi en rajouter alors une couche dans l’art? Réponse: pour nous aider à nous en détacher. Un paradoxe que fait fondre le philosophe Slavoj Zizek dans un essai roboratif publié en 2012, Violence. « Il serait judicieux de prendre un peu de recul, écrit-il, et de nous détacher de l’attraction fascinante qu’exerce sur nous cette violence « subjective », immédiatement visible et exercée par un agent clairement identifiable, afin de mieux observer le contexte qui génère ses manifestations. Car cette prise de recul nous permettrait de découvrir qu’une autre violence irrigue nos efforts même pour la combattre et promouvoir la tolérance. » Pour lui, se contenter de condamner la violence brute, médiatique, participe d’une mystification qui a pour effet de l’entretenir. Alors que la penser, la questionner comme le font les artistes permet de débusquer ce qu’il appelle les violences « camouflées », celles inhérentes au capitalisme, à la mondialisation, aux fondamentalismes, voire au langage lui-même. Une étape indispensable pour peut-être un jour espérer la canaliser. Tout n’est donc pas si noir qu’il y paraît à première vue. Vive la rentrée!

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