Déborah Lukumuena: portrait de la jeune comédienne qui s’impose face à Depardieu dans Robuste

Ce à quoi aspire Déborah Lukumuena? "Faire des rôles parce que j'ai envie de me voir dans tel ou tel film." © GETTY IMAGES
Jean-François Pluijgers
Jean-François Pluijgers Journaliste cinéma

La jeune comédienne, révélée par Divines en 2017, ne s’en laisse pas conter par Gérard Depardieu dans Robuste, le premier long métrage de Constance Meyer, où elle impose sa force tranquille.

Au sujet de Déborah Lukumuena, Constance Meyer, la réalisatrice de Robuste (lire aussi notre critique et notre interview de la réalisatrice), a ce commentaire flatteur: « J’ai découvert Déborah à travers ses films. J’ai été frappée par l’intelligence de son jeu et par ce qui se dégageait d’elle. Je lui trouvais une grande sensualité qui m’attirait et qui m’a donné envie de la filmer autrement. Je m’intéresse beaucoup aux corps des acteurs, à leur façon de se mouvoir et ce que ça produit comme émotion. Et puis Déborah a une voix magnifique, très douce, très posée. On a envie de filmer ça, cette douceur et cette solidité. » Toutes qualités qui émanent de la comédienne à l’écran, agente de sécurité engagée pour veiller sur une star bougonne et fatiguée -Gérard Depardieu, massif-, le film orchestrant la rencontre de leurs deux solitudes en une valse à deux personnages convoquant des sentiments divers, force et vulnérabilité notamment.

Déborah Lukumuena, on l’avait découverte en 2016 dans Divines, de Houda Benyamina, Caméra d’or à Cannes. Et, dans la foulée, César de la meilleure actrice dans un second rôle pour la comédienne dès sa première apparition à l’écran, à tout juste 22 ans. Pas mal, pour celle qui ne se destinait pas spécialement au cinéma, à quoi elle préférait les lettres, sa passion depuis l’enfance, passée à Épinay-sous-Sénart, dans l’Essonne. La série The Tudors en décidera autrement: « J’étais en fac de lettres quand j’ai commencé à regarder cette série historique sur le roi Henri VIII. Jonathan Rhys-Meyers avait un tel magnétisme que, peu à peu, mon engouement pour l’acting s’est développé. Je refaisais des scènes toute seule dans ma chambre devant mon armoire, et j’ai commencé à chercher des petites annonces de figuration. C’est ainsi que je suis tombée sur celle qui a changé toute ma vie, celle de Divines. » Petite cause, grands effets: plutôt qu’un emploi de figurante, elle obtient l’un des rôles principaux du film, l’accueil de Divines à Cannes, où il était présenté à la Quinzaine des Réalisateurs, faisant basculer sa vie du jour au lendemain -« une expérience furieuse que je regarde avec beaucoup de tendresse et de gratitude, tout le reste ayant suivi« . À savoir le Conservatoire national supérieur d’art dramatique, et les films (Roulez jeunesse de Julien Guetta, Les Invisibles de Louis-Julien Petit), séries (Dix pour cent…) et autre pièce de théâtre (Anguille sous roche).

Rester libre

Cinq ans plus tard, l’histoire repasse en quelque sorte les plats, puisque c’est en ouverture de la Semaine de la Critique qu’on la retrouve dans Robuste, l’un des deux films qu’elle présentait à Cannes l’été dernier aux côtés de Entre les vagues d’Anaïs Volpé. Sous les traits d’Aïssa, garde du corps de circonstance et lutteuse par passion, l’actrice impose une présence physique, relevée de ce qui tient de la force tranquille -imperturbable et robuste en apparence, avec toutefois une pointe de fragilité. Le genre de rôle qui ne se refuse pas, et dont elle souligne combien il s’en présente peu -« c’était la première fois que je voyais une femme décrite de cette manière-là« . À quoi s’ajoutait la perspective de tutoyer Gérard Depardieu, « le plus grand acteur français encore vivant« .

Pas de quoi l’impressionner outre mesure, à en juger par la vérité de l’écran, encore que: « La première fois que je me suis retrouvée face à lui, ce n’était pas pour jouer, on allait chez lui pour une rencontre. Il faisait du café, et quand je lui ai dit que je ne buvais pas de café mais que je voulais du thé, il était assez effaré. Mais en fait, j’étais forcément très impressionnée, parce que ça s’est fait très vite, et j’ai vu qu’il me regardait déjà avec beaucoup d’attention, ce qui est assez déconcertant. Il est très curieux, encore à son âge, et il dévisage à crever. Après, je me suis reprise, en me disant: « Il va falloir que tu le décortiques comme ça aussi ». Et je l’ai fait, plus dans l’écoute de ce qu’il raconte, de pourquoi, de comment, il est assez bavard. » Depardieu, elle confie encore combien il a su se montrer généreux, lui ménageant de la place en suffisance, ou lui apprenant ses astuces -comment jouer avec l’erreur par exemple. Inspirant aussi: « C’est quand même un but de rester aussi libre qu’il l’a été tout au long de sa vie au niveau de la carrière. Il a fait toutes sortes de rôles sans jamais rien calculer, en étant juste guidé par l’amour et en faisant ce qu’il veut. Et c’est à ça que j’aspire, en fait, à juste faire des rôles parce que j’ai envie de me voir dans tel ou tel film. » Une ligne de conduite lui ayant donc valu de débarquer à Cannes dans deux premiers longs métrages tournés par des réalisatrices: « C’est une coïncidence qu’il s’agisse de deux premiers longs, mais la récurrence est que les films qui me touchent et qui sont parvenus dans ma boîte mail sont, pour l’instant, des premiers ou deuxièmes longs métrages faits par des femmes. Quand je choisis des films, c’est plus une décision sensorielle ou sentimentale, je ne regarde pas si c’est d’un homme ou d’une femme. Après, tout au long de la lecture, le genre du cinéaste résonne. Mais le fait que ce soit une jeune réalisatrice n’est pas une condition sine qua non pour que j’accepte le film. » Ce qui ne l’empêche pas de soutenir le combat pour la parité -« une parité qui serait qualificative. Je ne peux pas croire qu’entre Jane Campion et Julia Ducournau 30 ans se soient passés sans qu’on n’ait eu une autre femme éligible à la Palme d’or. Je n’y crois absolument pas, et je supporte ce combat. » Histoire, l’air de rien, d’en finir avec les codes dominants…

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