Critique scènes: Ether/After, l’envie d’être là d’Armel Roussel

© Camille Sultan
Nicolas Naizy Journaliste

Pour sa dernière création au théâtre Les Tanneurs, le metteur en scène Armel Roussel nous donne envie d’être ensemble au théâtre après de longs mois difficiles. Ether/After résonne comme de chaleureuses retrouvailles qui, en terrain de confiance, laissent place à la confidence.

La question est tracée à la craie au fond du plateau. « WHY ARE YOU HERE ? » C’est vrai au fond, pourquoi on est là ? Après près de deux ans d’un ballet de fermetures et d’ouvertures des salles de spectacle, qu’est-ce qui nous pousse à venir au théâtre ?

Pour Ether/After, Armel Roussel a réuni une jolie bande de comédiennes et comédiens qu’il connaît bien. Il y a Yoann Blanc, l’un de ses fidèles depuis les débuts du metteur en scène et de sa compagnie [E]Utopia. Uiko Watanabe, comparse depuis longtemps également. Jarmo Reha, acteur estonien, avec lequel Roussel a monté le solo Long live the life that burns the chest (repris fin janvier, lire encadré). On retrouve aussi une jeune génération déjà vue dans ses différentes créations : Romain Cinter, Habib Ben Tanfous, Amandine Laval, Pierre Gervais, Lode Thiery, Clémentine Coutant. Prêts à travailler ensemble, ils sont attablés à petit-déjeuner, comme des retrouvailles d’amies et d’amis après un long moment passé distanciés. C’est peut-être pour ça qu’on est là.

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null© Camille Sultan

Armel Roussel, lui, n’est pas là. Avec sa troupe, il devait répéter Baal de Bertolt Brecht. Mais il a disparu, tout comme celui qui devait endosser le rôle principal Tom Adjibi. Il a laissé à Jarmo son carnet de notes et quelques indications pour que le spectacle soit monté. Ils répètent alors, dans l’arrière-scène qui s’ouvre à nos yeux… Quand vont-ils s’offrir à nous spectacteurs ?

Ce point de départ est la parfaite traduction de la gestation de ce spectacle. Ether/After devait être montré au public il y a pile un an. Le virus et les décisions politiques afférentes en ont décidé autrement. Baal, ce sera pour la saison prochaine au Varia, maison qu’il connaît bien. Après douze ans de résidence au théâtre de la rue des Tanneurs, Armel Roussel change de murs (lire l’encadré). Ether/After constitue une sorte de point d’orgue de ce compagnonnage qui aura vu de mémorables créations (Ivanonv Remix, Nothing Hurts, Ondine (démontée)…). La pièce, le texte, son contenu, a bougé et a dû être mis à jour. La distribution aussi a évolué, les calendriers de l’un ou l’autre devenant de véritables casse-tête.

Focus de départ

Après douze ans de résidence, Armel Roussel quitte les Tanneurs pour le Théâtre Varia, où il a déjà travaillé de longues années. « J’ai besoin de me confronter à d’autres espaces de jeux, et en termes d’imaginaire de mise en scène, de projeter mes spectacles dans un autre cadre« , explique-t-il comme une logique succession des choses, désireux d’accompagner le nouveau projet pour le théâtre ixellois porté par Coline Struyf, nouvelle directrice. En pot de départ, les Tanneurs propose donc un focus Roussel avec Ether/After en plat principal mais aussi deux performances en dessert de la représentation principale. Les 19 et 22 janvier, Feu de camp nous laissera entendre des histoires de jeunes de 12 à 18 ans, inventées à partir de photos d’acteurs et d’actrices. Les 21 et 22 janvier, Dernières visions promet « un moment suspendu et poétique. Enfin, créé il y a deux ans Long live the life that burns the chest, seul en scène d’autofiction, écrit avec et pour Jarmo Reha sera repris du 27 au 29 janvier.

L’amour toujours

Sa matière : les acteurs. Son propos : l’envie d’être là et de partager. Partager quoi ? Une chose toute simple : l’amour ! Cela peut paraître naïf. Armel Roussel nous a habitués à d’autres audaces, des rudesses parfois. Mais l’homme ne manque pas de tendresse sincère pour ses comédiens. Il les laisse donc prendre la parole et s’emparer du plateau. Construit sur base d’entretiens avec tous les participants, réécrits et digérés par la suite, le spectacle donne à chacun son moment d’existence sur scène, avec la plupart du temps des moments d’une incroyable sincérité. Ils renvoient tous indirectement aux difficiles sentiments et questions qui nous ont traversés durant ces longs mois de pandémie, sans références directe à celle-ci.

Quand Habib Ben Tanfous nous raconte sa réalité de comédie face à la question de l’identité, quand il raconte sa rencontre avec Amandine Laval, à qui il fait l’une des plus belles déclarations d’amour. Quand Uiko Watanabe, si frêle et si forte, nous parle de son irrépressible envie de danser, par-dessus tout, confiant également ses désirs et fantasmes, ses inadaptations et ses espoirs. Quand Pierre Gervais, Jarmo Reha et Lode Thiery répondent à Clémentine Coutant les ressorts de leur masculinité. Identité, diversité, féminisme, peur d’être soi, rapport au corps… Rien de lourd quand l’humour vient souligner le grave. Mais bien la profondeur du questionnement, et sa nuance Dans un joyeux montage, où le temps s’étire parfois pour mieux apprécier les différents climax, en groupe ou en solo, admirablement orchestrés par « l’absent du jour », le metteur en scène nous rappelle que le théâtre sert à nouer des liens. Le spectacteur se fait confident de déclarations de confiance. Intention que renforce la répartition du public en trois gradins encadrant l’aire de jeu, lui laissant sentir la chaleur de cet éther dans lequel baigne ces échanges (on laisse la leçon de physique quantique à Romain Cinter). La beauté de l’art vivant.

Alors pourquoi on est là ? Pour ça, pour être là !

Ether/After, d’Armel Roussel. Jusqu’au 22 janvier au Théâtre Les Tanneurs. www.lestanneurs.be

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