Critique

[critique ciné] Nightmare Alley, de Guillermo del Toro: la foire aux vanités

Nicolas Clément
Nicolas Clément Journaliste cinéma

Méticuleux, Guillermo del Toro se fend d’un exercice de style hyper référencé qui finit par trouver une belle ambiguïté et une vraie profondeur.

Roman cruel et tragique au culte underground écrit en 1946 par un drôle de poète maudit, l’Américain William Lindsay Gresham, Nightmare Alley avait déjà connu une transposition cinématographique dès 1947, en pleine déferlante de films noirs. Mais cette histoire éternelle d’un homme qui a tout pour réussir et être aimé mais que son hubris dévorante va conduire au bord du gouffre semblait d’évidence taillée pour Guillermo del Toro (Le Labyrinthe de Pan). Il s’en empare aujourd’hui avec le fétichisme maniaque et inspiré qu’on lui connaît. Démarrant sur le mode du simple récit d’apprentissage, cette nouvelle adaptation cueille le charismatique Stanton Carlisle (Bradley Cooper) au moment où il intègre la troupe d’une foire itinérante formée d’attachants marginaux, s’initiant à quelques trucs et astuces auprès d’une voyante et d’une ancienne gloire du mentalisme avant de choisir d’utiliser ses nouveaux talents pour aller arnaquer l’élite de la bonne société new-yorkaise des années 40. Accompagné par la vertueuse Molly (Rooney Mara), il se met alors à échafauder une ambitieuse escroquerie avec l’aide d’une psychiatre (Cate Blanchett) aussi séduisante qu’ambivalente…

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Le maître des illusions

Avec Guillermo del Toro derrière la caméra, le film, hyper référencé, convoque évidemment tout un imaginaire cinéphile bien spécifique. Si le cadre forain du début rappelle d’abord un peu la formidable série HBO Carnivàle mais surtout le fameux Freaks de Tod Browning (1932), voire le final culte de La Dame de Shanghai d’Orson Welles (1947), la suite, d’obédience ouvertement néo-noire, qui privilégie une mise en forme expressionniste en clair-obscur et ombres portées, fait quant à elle immanquablement penser au fascinant Spellbound d’Alfred Hitchcock (1945), del Toro allant même jusqu’à glisser très tôt dans son film une référence à la célèbre séquence de rêve dont les décors avaient à l’époque été conçus par Salvador Dalí.

[critique ciné] Nightmare Alley, de Guillermo del Toro: la foire aux vanités

Mais avec son atmosphère délétère de secrets, de trahisons, de trucages et de manipulation constante, renforcée par la B.O. vénéneuse de Nathan Johnson, cousin et compositeur attitré de Rian Johnson (Looper, Knives Out), Nightmare Alley va bien au-delà du simple exercice de style fétichisé -même si, il est vrai, Cate Blanchett y frise un peu la caricature en femme fatale à la Lauren Bacall. Vibrant de l’amour sincère pour les freaks et la marge qui traverse toute la filmographie de Guillermo del Toro, le film, objet pulp brillamment mis en scène, esthétiquement très élégant, travaille ainsi en permanence des motifs contraires (visible et invisible, apparent et occulte) pour adopter la forme d’un irrésistible jeu de poker menteur. En pleine maîtrise de ses moyens, le réalisateur mexicain semble au fond, de cette façon, chercher à rendre le plus bel hommage qui soit à la magie du cinéma: sa vérité cachée sous les écrans de fumée.

Nightmare Alley

Thriller néo-noir. De Guillermo del Toro. Avec Bradley Cooper, Cate Blanchett, Rooney Mara. 2h30. Sortie: 19/01. ***(*)

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