The Singing Club: « Ce film parle de la force des femmes »

Les "Military Wives Choirs", une manière de rompre l'isolement et de tromper l'angoisse.
Jean-François Pluijgers
Jean-François Pluijgers Journaliste cinéma

Kristin Scott Thomas et Sharon Horgan emmènent la chorale de The Singing Club, feel good movie au féminin que signe Peter Cattaneo, réalisateur de The Full Monty, en 1997. Rencontre croisée.

L’une s’est employée à construire, en 35 ans de carrière, une filmographie cosmopolite, l’ayant conduite d’Anthony Minghella à Philippe Claudel, de Robert Altman à Nicolas Winding Refn, et l’on en passe. L’autre a multiplié, depuis bientôt deux décennies, les rôles dans de nombreuses séries britanniques, de Psychobitches à This Way Up, parcours ponctué de diverses incursions au grand écran. Kristin Scott Thomas et Sharon Horgan sont aujourd’hui réunies devant la caméra de Peter Cattaneo pour The Singing Club, où elles incarnent les deux meneuses d’une chorale créée, histoire de tromper l’angoisse, par des compagnes de militaires envoyés en mission à l’autre bout du monde. Si le scénario joue à plein de leur opposition de style, raideur versus décontraction comme en quelque extension du choc des classes, on retrouve les deux comédiennes résolument complices au lendemain de la première londonienne du film, en… février dernier.

Sentiment d’isolement

Si la chorale de The Singing Club est fictive, les « Military Wives Choirs » sont cependant une institution en Grande-Bretagne, où ils se comptent par dizaines, réunissant quelque 2.300 membres -femmes ou compagnes de soldats appelés à s’absenter pour de longues périodes. Une manière notamment de créer du lien social et de rompre avec l’isolement, afin d’atténuer l’anxiété de l’attente. Le phénomène avait, du reste, fait l’objet d’un documentaire télévisé au début des années 2010, The Choir: Military Wives, à l’origine du désir de Peter Cattaneo d’imaginer une fiction autour du sujet. « Voir ce film a été d’une aide inestimable, avoue Sharon Horgan. J’ai ainsi pu avoir une idée de qui sont ces femmes qu’on laisse derrière soi, leur mode de vie, leurs rapports, mais aussi la façon dont les chorales les aident à traverser les épreuves en formant une communauté au sein de la communauté. En tournant le film, nous avons été amenées à rencontrer certaines d’entre elles, et le simple fait de filmer sur une base militaire nous a permis de mieux ressentir à quoi leur existence ressemble. C’est une configuration que je n’avais pas encore rencontrée, assez austère, même si la vie s’y déroule normalement, avec toutefois un grand sentiment d’isolement. » « Vivre dans des quartiers militaires, c’est comme vivre dans un lieu alternatif, renchérit Kristin Scott Thomas. On déménage tous les deux ans, s’enraciner ou créer des liens solides est donc très difficile, pour les enfants en particulier. Beaucoup d’entre eux embrassent des carrières artistiques, ils sont à l’aise avec une existence nomade, Charlotte Rampling ou Jane Birkin en sont deux exemples parmi d’autres… »

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La star du Patient anglais parle en connaissance de cause, elle dont le père était pilote dans la British Royal Navy, disparu dans un accident de vol en 1964, imité par son beau-père six ans plus tard: « Tout mon parcours s’est construit là-dessus, observe-t-elle. Et ça m’a certainement donné envie de raconter l’histoire de celles et ceux qui restent en retrait, à attendre. L’un des aspects nous ayant attirées dans ce projet, Sharon et moi, était de pouvoir relayer l’histoire de gens que l’on n’avait guère entendus auparavant. Si l’on remonte à la période évoquée, en 2011 et alentours, on voyait à la télévision des images de familles dévastées quand les corps de leurs proches étaient rapatriés d’Afghanistan -on pouvait voir une ville de garnison entière plongée dans le deuil-, et ces gens étaient jugés, soit pour trop pleurer, soit pour ne pas le faire suffisamment. Et là, on réalise qu’il s’agit de vraies personnes, vivantes, et pas simplement de figures à la télévision, et que leur histoire vaut la peine d’être écoutée. »

Avant de tourner le film, Sharon Horgan et Kristin Scott Thomas n’avaient qu’une expérience musicale limitée, même si elles avaient l’une et l’autre fréquenté des chorales scolaires. « À l’école, nous avons notamment interprété le Requiem de Fauré, et j’ai toujours aimé chanter dans un choeur, mais je n’étais tout simplement pas assez bonne« , se souvient Scott Thomas. Parmi d’autres qualités, The Singing Club leur aura permis d’éprouver le pouvoir cathartique du chant. « Certaines sont meilleures que d’autres, mais il faut s’en remettre au collectif, ajoute Horgan. On ne peut s’améliorer qu’en travaillant vraiment ensemble. C’est très libérateur car il arrive que l’on pense s’être planté, alors que le résultat final se révèle heureux. Ce que l’on ressent alors est intense… » « Sentir la connexion avec les autres est vraiment agréable, renchérit sa partenaire. Arriver à ce qu’une chanson sonne bien, entendre les harmonies, les différents éléments, procure une émotion profonde. »

Kate (Kristin Scott Thomas) et Sara (Sharon Horgan): opposition de styles.
Kate (Kristin Scott Thomas) et Sara (Sharon Horgan): opposition de styles.

Au passage, la chorale tient aussi lieu de métaphore pour la force du groupe, The Singing Club ne se faisant faute de vanter les bienfaits de l’amitié comme ceux de la solidarité. Des vertus déclinées largement au féminin, les hommes en étant ici réduits à faire de la figuration, en quelque juste retour des choses. « Il n’y a pas d’homme entre elles, et c’est un soulagement« , pose Kristin Scott Thomas. Faut-il pour autant y voir un film féministe? « Dans mon esprit, certainement, parce qu’il raconte l’histoire d’un groupe de femmes, et ce n’est pas si courant de nos jours, analyse Sharon Horgan. Il y en a plus que par le passé, mais si vous faites le décompte de l’ensemble des films tournés l’an dernier, vous n’en trouverez pas tant que ça pour graviter autour d’un sujet féminin. Toutefois, s’il elle a un côté féministe, c’est avant tout une histoire universelle. Son message tourne autour de la communauté, de l’amitié, du fait de se rassembler et de partager quelque chose. » « On l’évoque depuis longtemps, mais voilà que le rôle de la femme dans la société se trouve aujourd’hui soudainement à la une. Et c’est précisément ce dont parle The Singing Club, relève encore Kristin Scott Thomas. Il y est question de gens qui évoluent sur le côté, dans la sphère domestique, et c’est quelque chose qui ne peut être ignoré, mais doit être reconnu et valorisé, pour ce qu’il est: digne d’intérêt, utile et même vital. Il s’agit à mes yeux d’une oeuvre féministe, mais sans que l’on agite des drapeaux, ni sous forme de protestation. On y parle des êtres aimés, qu’il s’agisse des enfants, des femmes et des maris, et des absents. Le sujet du film, c’est l’absence, la capacité de composer avec la peur et l’anxiété et de constituer une incroyable colonne vertébrale pour ce qui se passe ailleurs. Ce film parle de la force des femmes. »

The Singing Club (Military Wives) ***(*)

The Singing Club:

2011. Les soldats de la garnison de Flitcroft, dans le Yorkshire, étant expédiés en mission en Afghanistan, leurs compagnes décident, histoire de tuer le temps et de tromper l’angoisse, de monter une chorale. L’entreprise semble mal engagée, qui voit l’austère et pincée Kate (Kristin Scott Thomas) vouloir, du haut de ses prérogatives de femme du colonel, imposer un cadre rigide à une activité que Lisa (Sharon Horgan) et les autres imaginaient beaucoup plus décontractée. À quoi s’ajoutent les limites objectives des aspirantes chanteuses. Insensiblement, pourtant, les réserves et les inhibitions s’estompent tandis que le Singing Club, non content de faire swinguer leur existence au son de standards des années 80 (The Human League, Yazoo, Tears for Fears, etc.), leur ouvre des perspectives inattendues…

Réalisateur, en 1997, du mémorable The Full Monty, Peter Cattaneo poursuit aujourd’hui dans une veine voisine avec The Singing Club, s’inscrivant dans le schéma narratif éprouvé de la comédie sociale à l’anglaise. Classique dans son mélange de drame et d’humour, le film n’en reste pas moins original par son sujet, s’intéressant, par chansons interposées (les « military wives choirs » sont un phénomène répandu en Grande-Bretagne), aux innombrables femmes de militaires menant un combat personnel délicat en retrait du front. Une réalité que Cattaneo aborde avec doigté, affirmant les vertus de l’amitié et de la solidarité à même de transcender les différences (cristallisées dans de l’opposition de style assumée entre Kristin Scott Thomas et Sharon Horgan, impeccables), tout en soulignant, au son du We Are Family de Sister Sledge, les vertus cathartiques de la musique. Soit la recette d’un réjouissant feel good movie au féminin.

  • De Peter Cattaneo. Avec Kristin Scott Thomas, Sharon Horgan, Gaby French. 1h48.
  • Disponible à partir du 16/12 en VOD Premium sur Sooner, Proximus, Voo, Ciné chez vous et Dalton.be
Du choeur à l’ouvrage: le grand jeu

Peter Cattaneo
Peter Cattaneo© Getty Images for RFF

Le nom de Peter Cattaneo restera à jamais attaché à The Full Monty (Le Grand Jeu, en VF), fleuron de la comédie sociale à l’anglaise, l’histoire d’un petit groupe de chômeurs de Sheffield qui décidaient de se muer en Chippendales, en rempart au marasme et au désespoir. Rire et émotion garantis et le film, en plus d’être une formidable ode à la dignité, de faire un carton international. Un peu plus de 20 ans et une carrière en demi-teinte plus tard, le cinéaste britannique renoue peu ou prou avec la formule qui avait fait son succès à la faveur de The Singing Club. Soit, inspirée de faits réels, l’aventure de compagnes de soldats expédiés en Afghanistan, décidant de créer une chorale comme remède à l’anxiété, avec le Royal Albert Hall en ligne de mire. Autant dire qu’il y a là comme un petit air de famille, que le réalisateur assume bien volontiers: « J’aime les films ayant des structures classiques. Celles de The Full Monty et de The Singing Club le sont, au même titre que celles de Rocky ou de Saturday Night Fever. Le tout est donc de trouver des histoires particulières, et j’ai eu la conviction, en rencontrant les femmes dont ce film s’inspire, que cette histoire avait sa vie et sa vérité propres, que nous avons veillé à restituer avec un grand souci d’authenticité. Quant au mélange de drame et de comédie, on peut y voir un trait typiquement britannique -le gallows humour (humour noir, NDLR) comme on l’appelle. Elles me l’ont demandé: elles ont une vie très difficile, mais elles s’en accommodent en riant, et ne voulaient surtout pas apparaître ennuyeuses. »

Deux et deux font six

Les chorales de femmes de soldats font partie du paysage britannique, et The Singing Club a notamment été inspiré par la mini-série documentaire que leur consacrait Gareth Malone en 2011. Son intérêt titillé, Cattaneo a entamé des recherches pour livrer une fiction ancrée dans un réel rarement exploré, partant à la rencontre de celles dont le quotidien est rythmé par l’attente et la peur notamment, et filmant dans la base de Catterick, dans le Yorkshire. Quant à la chorale du film, si elle est fictive, son histoire en recoupe diverses, la licence créative en sus. Incidemment, The Singing Club vient aussi rappeler combien le cinéma de Cattaneo est affaire de musique. « Dès mon film de fin d’études, j’ai été ébloui par l’impact que pouvait y produire une chanson. Avec le mix de chansons et de cinéma, deux et deux ne font plus quatre, mais bien cinq, voire six. » Précepte vérifié de The Full Monty en Rocker, et jusqu’à ce nouvel opus pour lequel il a fallu trouver la bande-son idoine. Et d’arpenter Spotify jusqu’au vertige, avant d’arrêter son choix. « Je voulais des chansons que l’on n’imagine pas au répertoire d’une chorale, et qui puissent résonner thématiquement avec l’histoire. L’électro-pop des années 80 s’est imposée d’elle-même, parce qu’elle correspond à la musique que les personnages écoutaient dans leur adolescence. » Ne restait plus, ensuite, qu’à laisser la magie opérer: « Une chorale est quelque chose de très spécial. La première fois que nous avons réuni les actrices pour répéter, elles étaient un peu nerveuses, timides, craignant de ne pas être à la hauteur. Mais peu importe que vous soyez Dame Kristin Scott Thomas ou Gaby French, qui n’avait aucune expérience de la caméra: à peine avaient-elles commencé à chanter qu’une connexion s’est opérée, et elles étaient bientôt toutes inséparables. »

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