We Own This City, 20 ans après The Wire: « La guerre contre la drogue mène l’Amérique droit dans le mur »

À Baltimore, l’ascension cauchemardesque et la chute brutale de la Gun Trace Task Force. © Paul Schiraldi / HBO
Nicolas Bogaerts Journaliste

We Own This City est un brûlot de plus signé par les créateurs de The Wire, David Simon et George Pelecanos. Une charge viscérale, argumentée et documentée contre la politique répressive d’une société en déroute.

La guerre contre la drogue mène l’Amérique droit dans le mur”. La voix de David Simon vibre d’une colère maîtrisée mais bien présente. “Je donne l’impression de taper toujours sur le même clou, mais quand on a créé The Wire en 2002, on voulait s’attaquer ouvertement à la “War on drugs”, décrétée près de 30 ans plus tôt, et à ses effets délétères sur les structures de la société. Aujourd’hui, ce sont toujours les mêmes recettes depuis 50 ans. Résultat? Une police dont la corruption et la violence approchent une dimension dystopique.” En compagnie de George Pelecanos, avec qui il a écrit et produit des séries emblématiques telles que The Wire, Treme ou The Deuce (lire plus loin), toutes profondément ancrées dans un contexte historique, sociologique, politique, David Simon a adapté We Own This City, l’essai coup de poing du journaliste Justin Fenton (lire notre interview). Les dysfonctionnements qui gangrènent la police de Baltimore y sont reliés au racisme systémique, à la pauvreté endémique. Dans la ligne de mire, la Gun Trace Task Force: une unité chargée de débusquer armes, came et argent pour booster la politique du chiffre. Ses membres, Daniel Hersl, Evodio Hendrix, Jemell Rayam, Marcus Taylor, Maurice Ward, Momodu Gando, Thomas Allers et Wayne Jenkins, y ont joué les caïds, avant de tomber pour rackets et fraude en 2017. We Own This City est le récit vertigineux d’une chute et d’un atterrissage brutal.

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Politique du chiffre

Ancien journaliste, Simon connaît toujours aussi parfaitement sa ville, Baltimore, microcosme où se reflètent les plaies de l’Amérique: “La vague de crimes qui sévit à Baltimore est sans précédent dans l’Histoire et les forces de police sont complètement dépassées. L’insistance à continuer d’appliquer des méthodes inopérantes sur plusieurs générations a abouti à des résultats désastreux en termes de lutte contre les trafics, d’incarcération de masse, de ségrégation. La corruption, la violence a toujours émaillé l’Histoire de la police, mais depuis une dizaine d’années, elles ont atteint un tel degré de systématisme et de cynisme qu’aujourd’hui, certains flics ne se contentent plus de défoncer une porte sans mandat: ils piquent le fric, rackettent, établissent de faux rapports. Ils prennent la drogue pour la revendre eux-mêmes. Dans ce cauchemar, le but n’est plus de sauvegarder la sécurité d’une ville, mais de tirer profit du chaos qu’on contribue à créer.

Au milieu de cette tourmente, Jon Bernthal incarne Wayne Jenkins, flic histrionique à la tête de l’unité d’élite, où il porta la culture du vol et de l’intimidation à des degrés inouïs. Avec ses collègues, la violence et l’usage de faux sont monnaie courante dans des opérations qui ont parfois tout du harcèlement et où les bavures abondent. Celles-ci sont systématiquement couvertes par une hiérarchie ayant pour unique souci les chiffres de cas résolus à porter à la connaissance du grand public.

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Se nourrir sur la bête

Comme dans The Wire, la dichotomie entre le Bien et le Mal est abolie. Dans le rôle du policier hyperviolent Daniel Hersl, Josh Charles (The Good Wife) a trouvé un flic dépassé par les méfaits de son animalité: “Il y a des flics ripoux qui font des choses illégales”, dit-il, “d’autres qui observent strictement les limites de la loi. La série dépasse ce clivage pour poser la question du pourquoi et du comment. Qu’est-ce qui fait que des types supposés protéger et servir finissent par se nourrir sur la bête?” Après avoir joué Marlo, archétype révolutionnaire du méchant dans The Wire, Jamie Hector est ici Sean Suiter, ancien partenaire de Jenkins passé à la criminelle et qui, peu à peu, prend conscience du cercle vicieux, funeste et mortifère dont il fait partie. Pour l’acteur, “la beauté de l’écriture de David et de George est que tous les personnages ont leurs failles. C’est ce qui nous permet d’éviter de les aborder en termes de bon ou de mauvais. Ils sont aux prises avec un environnement qui détermine profondément leurs décisions, dont celle d’enfreindre la loi, celle-là même qui garantit la coexistence entre les membres d’une même communauté. Mais ils sont humains avant tout, et j’ai abordé ce rôle de la même manière que le personnage de Marlo.

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Sur bien des aspects, We Own This City est un rappel strident de ce que The Wire dénonçait déjà. Mais la charge critique de We Own This City réside aussi dans ce constat terrible: les agissements de Jenkins, Hersl et leurs coéquipiers appartiennent au domaine de la normalité. George Pelecanos ne semble pas nourrir d’illusions sur la capacité d’une série télé à changer les choses. En revanche, il reconnaît que la fiction, quand elle frappe à la porte du documentaire, engage une conversation porteuse de changements. “Dans un reportage télé, on s’attache moins aux protagonistes, dont on ne connaît rien ou pas grand-chose. En revanche, la dramaturgie d’une fiction peut faire en sorte que le spectateur se sente plus émotionnellement investi par les personnages et la manière dont leurs problématiques se déploient. J’ai rencontré beaucoup d’hommes et de femmes qui m’ont dit avoir changé de boulot pour devenir prof ou éducateur suite à The Wire” . De son côté, David Simon glisse un jugement aussi peu amène sur son ancienne profession de journaliste: “Je pense qu’une part du journalisme d’aujourd’hui se vide de son humanité. Certains s’élèvent au-dessus de ça. D’un autre côté, la dramatisation à outrance d’une réalité peut l’emmener vers des lieux trop obscurs. Le truc, c’est de trouver une zone intermédiaire. Un cadre dans lequel on peut montrer la vraie vie.

Un récit fracturé

We Own This City se situe exactement dans cet intervalle critique. Son réalisme est une claque aux effets prolongés par un scénario qui fracture la narration linéaire et saute allègrement d’une année à l’autre, entre 2007, date d’entrée de Jenkins dans la police, et 2017, au moment de sa chute. Un procédé déroutant qui, pour David Simon, “nous permet de montrer la cohérence interne d’un système qui génère ses propres dégâts. Quand il sort de l’académie, Jenkins est un idéaliste. Dès sa première journée, son sergent lui dit que tout ce qu’il a appris, c’est des conneries. Dès le départ, l’organisation de la police révèle son propre sabotage. Il fallait, dans le fil des évènements, maintenir les allers et retours dans l’arche narrative de Jenkins et de ses collègues pour toujours avoir à l’esprit d’où ils venaient et comment ils auraient pu être différents si le système les avait encouragés dans leur mission première. Montrer que ces flics sont ripoux, savoir s’ils allaient se faire piquer ou pas nous a semblé une mission bien trop simple et redondante dans un contexte télévisuel.”

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Pourquoi un département de police en arrive là? Pourquoi de tels policiers sont valorisés publiquement? Que s’est-il passé pour qu’ils finissent par tomber? Au fur et à mesure des épisodes, la série répond à ces questions en rendant perceptibles les mécaniques, les liens de cause à effet. En filigrane, l’enquête de Nicole Steele (jouée par l’actrice anglo-nigériane Wunmi Mosaku), jeune avocate du département de la Justice chargée des droits civiques, relie les agissements de ces officiers aux carrières viciées au racisme systémique de la société.

Quand la boucle des six épisodes se referme, le constat est amer sur une Amérique qui, en 20 ans, n’a pas fondamentalement changé. David Simon tape toujours plus fort: “Faire toujours la même chose et s’attendre à un résultat différent, c’est être fou. Ou être un junkie. Soit l’Amérique est folle, soit elle est accro à l’incarcération de masse et à l’instrumentalisation de la prohibition pour justifier le contrôle des populations pauvres: cette classe ouvrière, ces travailleurs dont elle n’a plus besoin en raison de l’automatisation et de la dématérialisation qui forgent de plus en plus nos échanges économiques. Pour un nombre croissant d’individus, il s’agit d’une crise existentielle particulièrement aiguë. Si la seule manière d’y répondre, c’est de réprimer, enfermer et dégager du profit, l’avenir sera de plus en plus sombre.


We Own This City


Les six épisodes de We Own This City, au scénario chronologiquement disruptif, rendent perceptibles les échecs de la lutte contre la drogue, de sa dimension répressive, ainsi que la dérive criminelle et le sentiment de toute-puissance d’une escouade de police supposée d’élite. Si Wayne Jenkins et ses sbires pressent les criminels comme des citrons et falsifient leurs rapports, ce n’est plus pour simplement arrondir leurs fins de mois, mais pour s’enrichir. Et parce qu’ils en ont le pouvoir. Ces shérifs du coin sont couverts par les chiffres mirobolants de leurs interpellations et saisies, qui masquent leurs larcins. Mais plus dure sera la chute, quand des restes de probité au sein du FBI et la peur d’un scandale politique en pleine campagne municipale finissent par les faire passer au collet. Jon Bernthal est saisissant en Wayne Jenkins hâbleur et arrogant. Darell Britt-Gibson, Jamie Hector, Wunmi Mosaku et Josh Charles peaufinent un récit choral qui occupe tous les espaces du non-dit pour révéler les angles morts d’une société à l’agonie. Dans un style réaliste qui confine au documentaire, We Own This City montre les frappes disproportionnées que subit une population pauvre et essentiellement noire. Si la criminalité des trafics a ses raisons sociologiques et systémiques, il en va de même pour la corruption au sein des forces de police. À ce niveau, la démonstration, stylistiquement houleuse dans les deux premiers épisodes, se resserre peu à peu pour devenir implacable. Et brillante.

Une minisérie créée par David Simon et George Pelecanos. Avec Jon Bernthal, Wunmi Mosaku, Jamie Hector. Disponible sur Be Series. ****

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