Scenes from a Marriage: le couple dans tous ses états

Jonathan (Oscar Isaac) et Mira (Jessica Chastain), un couple américain d'aujourd'hui.
Jean-François Pluijgers
Jean-François Pluijgers Journaliste cinéma

Jessica Chastain brille aux côtés d’Oscar Isaac dans Scenes from a Marriage, mini-série HBO (à voir dès ce 16/9 sur Be TV) revisitant l’oeuvre culte d’Ingmar Bergman. Et passant un couple américain d’aujourd’hui au crible d’un regard singulièrement pénétrant. Rencontre, à Venise.

De Jessica Chastain, l’on a coutume de dire qu’elle peut tout faire, aussi à l’aise dans l’univers sensoriel de Terrence Malick (The Tree of Life) que dans celui, physique, de Kathryn Bigelow (Zero Dark Thirty), sous les traits de la peintre Catherine Weldon (Woman Walks Ahead) que sous ceux de Molly Bloom, championne de ski passée à la tête d’un empire de l’ombre (Molly’s Game). Production HBO, Scenes from a Marriage la voit s’avancer aujourd’hui en terrain familier et inconnu à la fois, puisqu’elle y marche dans les traces de Liv Ullmann, celle-là même qui l’avait dirigée il y a quelques années dans Miss Julie, à la faveur d’une relecture inspirée de la mini-série télévisée éponyme d’Ingmar Bergman.

Si l’oeuvre du maître suédois, réalisateur du Septième sceau, des Fraises sauvages ou de Persona parmi d’autres chefs-d’oeuvre, est unanimement révérée, elle est aussi considérée comme un sanctuaire pratiquement inviolable. Autant dire que s’attaquer à Scenes from a Marriage, une mini-série dont l’impact ne s’est guère démenti depuis sa première diffusion en 1973, relevait de la gageure. Ce dont convient d’ailleurs lucidement le réalisateur Hagai Levi, connu notamment pour In Treatment et The Affair. « C’était intimidant. À tel point qu’il m’a fallu sept ans pour trouver comment procéder pour l’adapter, explique-t-il. Il a fallu que je puisse formuler des critiques sur l’original pour pouvoir m’y atteler. En revoyant cette série que j’avais découverte à 18 ans, j’ai réalisé par exemple que j’avais des problèmes avec le personnage masculin, un individu machiste et froid dont Bergman n’avait intentionnellement rien fait pour nous le rendre aimable. Mais aussi avec sa femme, qui était très dépendante et se montrait parfois faible. Je ne voyais pas comment travailler sur ça, mais ça m’a aussi donné un point de départ pour trouver la distance requise, modifier diverses choses, ce qui a finalement conduit à l’idée de permuter les genres. Mais savoir ce qu’il fallait garder de l’original, l’histoire, les idées et la structure, et ce qu’il fallait réinventer s’est avéré un processus délicat. »

À rebours des stéréotypes

Si la série originale de Bergman n’a rien perdu de sa force frontale ni de son acuité, le monde a -euphémisme- bien changé en 50 ans, et les relations hommes-femmes avec lui. Ce dont rend compte limpidement la version d’Hagai Levi, s’attachant à un couple d’Américains d’aujourd’hui, Mira et Jonathan, pour décliner ses enjeux au présent. À rebours notamment de stéréotypes de genre devenus poussiéreux, Mira, qu’interprète Jessica Chastain, constituant, en plus d’être le moteur principal du récit, le point d’appui matériel de cette paire dont l’harmonie apparente va bientôt voler en éclats. « Ça correspond au présent, observe l’actrice. Je connais beaucoup de femmes gagnant plus d’argent que leur mari ou leur compagnon. Maintenant que l’on en arrive enfin à parler d’une égalité salariale dont il n’a longtemps pas été question et que les femmes sont reconnues pour leur intelligence remarquable, ce type de situations commence à se présenter. Les hommes doivent y faire face et les femmes s’en accommoder. Beaucoup de mes amies ressentent encore une certaine culpabilité à cet égard, se demandant si elles n’émasculent pas leur partenaire. Elles n’ont qu’à trouver un compagnon qui s’en félicite » (rires).

Sur le sujet de l’égalité, on la devine intarissable, la passion affleurant quand elle raconte combien elle est primordiale à ses yeux. « Ce qui se passe en Afghanistan ou au Texas est dévastateur: nous vivons dans une société et un monde où nous ne sommes pas traités sur un même pied en tant qu’êtres humains, observe-t-elle. Avant d’enchaîner: J’ai été élevée par une mère célibataire disposant de très peu de moyens, j’appartenais à une catégorie démographique n’ayant pas d’accès à l’éducation, je suis la première de ma famille à être allée à l’université. Je sais ce que ça signifie d’avoir grandi dans un tel contexte économique et la difficulté qu’il y a à en sortir. Je me considère comme chanceuse parce que mon travail me donne accès à des privilèges. Je trouverais irresponsable de ne pas profiter de la plateforme qu’il me procure pour amplifier ces luttes. »

Deux acteurs d'exception, et amis de longue date.
Deux acteurs d’exception, et amis de longue date.

S’insinuer sous la peau

Son incontestable réussite, la série la doit notamment à son écriture, s’immisçant, au départ d’une situation en apparence harmonieuse, dans les méandres d’une relation se délitant insensiblement à compter d’une décision lourde de conséquences. « En général, on s’abstient de parler pour éviter la douleur, et c’est exactement ce que fait Mira dans le premier épisode, où elle disparaît en quelque sorte dans la maison et dans le divan, laissant son mari occuper l’espace et prendre possession de son domaine, poursuit l’actrice. Il est le maître de la maisonnée, et elle a sa vie en dehors, passant sous silence tout type de désir, de passion ou de vie qu’elle puisse avoir, par peur de ne pas correspondre à la définition d’une bonne mère ou d’une bonne épouse. Je pense qu’elle aurait dû communiquer, parce qu’il faut parfois s’aventurer dans les ténèbres pour accéder à la vérité. S’ils avaient communiqué, ils auraient peut-être pu éviter ce qui leur arrive. »

Déflagration qui va se décliner à l’écran sous la forme d’une cartographie du couple dans tous ses états, suivant une narration dont le cours fluctue au gré des sentiments contradictoires et des conversations tantôt vipérines, tantôt apaisées, en quelque grand huit émotionnel dont ils ne sauraient ressortir indemnes. « Ce que je trouve émouvant dans cette histoire, c’est que les deux personnages accèdent à un amour désintéressé, un amour auquel ne sont liées ni obligations, ni attentes, mais simplement l’amour de vouloir être présent au côté de quelqu’un d’autre. Je sais que c’est quelque chose de controversé à dire dans le contexte des contraintes d’une société religieuse, mais je trouve émouvant que l’amour soit donné librement et sans attentes« , relève encore Jessica Chastain.

Si la série happe le spectateur, c’est aussi parce que l’intimité chahutée de ce couple trouve à l’écran des accents criants de vérité, par la grâce de sa mise en scène mais surtout d’un duo d’acteurs d’exception. Souvent galvaudée, l’expression « alchimie entre comédiens » prend ici tout son sens, un peu plus encore dès lors que Jessica Chastain et Oscar Isaac sont des amis de longue date, s’étant rencontrés alors qu’ils étudiaient à la Juilliard School de New York, avant d’être réunis devant la caméra de J.C. Chandor quelques années plus tard pour A Most Violent Year. « Nous nous apprécions énormément, une telle amitié ne va pas sans une immense confiance réciproque, ce qui est magnifique, mais rend sans doute certaines scènes à ce point douloureuses, parce qu’on connaît l’autre tellement bien qu’on sait aussi très bien comment le blesser. Il peut suffire parfois d’un commentaire en apparence anodin, comme dans le premier épisode, quand je lâche: « The house is a disaster, why didn’t you clean it today », une phrase dont je savais qu’elle ferait bouillonner Oscar, des petites choses comme celle-là, dont on sait qu’elles vont s’insinuer sous la peau. Et qui font que la série a l’air présente et réelle… »

Passant l’intimité de ce couple à la fois éloigné et proche au crible d’un regard aiguisé, Scenes from a Marriage convoque ainsi des sentiments universels, non sans nous tendre un miroir plus ou moins déformant. Et si, inscrite dans le mouvement de la société, la série questionne avec acuité les notions de mariage, de divorce ou encore la difficulté d’être parent, c’est aussi la condition humaine qu’elle embrasse dans son ensemble, vaste et inépuisable sujet…

Scenes from a Marriage ****

Drame. Mini-série en 5 épisodes créée par Hagai Levi. Avec Jessica Chastain, Oscar Isaac. Diffusée sur Be 1 à partir du 16/09.

Adapter à la réalité contemporaine américaine la mini-série culte d’Ingmar Bergman Scenes from a Marriage: le pari était aussi ambitieux qu’audacieux. Il est relevé avec maestria par Hagai Levi et ses deux comédiens, Jessica Chastain et Oscar Isaac, donnant à cette exploration du couple moderne dans tous ses états des contours vertigineux. Consacrant, en 1973, le retour de Bergman à la télévision, Scenes from a Marriage devait avoir un impact considérable, le dernier des six épisodes étant suivi par la moitié de la population suédoise (le taux de divorce grimpant dans la foulée à 26.000 dans l’année contre 16.000 habituellement). Le réalisateur de Persona s’y livrait à la radiographie d’un couple -Liv Ullmann et Erland Josephson- dont le mariage entrait en zone de turbulences après qu’il avait annoncé à sa femme avoir une liaison. « Son honnêteté brutale, son minimalisme radical et sa confiance absolue dans le texte et les comédiens ont depuis constitué des points de référence pour l’ensemble de mon travail« , observe Hagai Levi, réalisateur de la série In Treatment notamment, à qui a été confiée l’adaptation de la mini-série.

Inversion des rôles

Ces qualités, on les retrouve aujourd’hui dans les cinq épisodes qui composent la version 2021 de Scenes from a Marriage, mini-série gravitant autour de Mira et Jonathan (Jessica Chastain et Oscar Isaac), un couple avec une fillette, Ava (Lily Jane), que l’on découvre alors qu’ils sont questionnés par une étudiante sur la réussite de leur mariage. Et de vanter l’équilibre de leur relation où Mira assure l’essentiel des revenus du couple en s’épanouissant dans sa carrière de cadre supérieure, tandis que Jonathan veille sur leur fille en effectuant une bonne partie de son travail de prof de philo à domicile, en quelque inversion assumée des rôles tels qu’ils étaient traditionnellement définis (reproduite, d’ailleurs, à l’échelle de la narration de la série, dont Mira imprime le ton). Soit une harmonie apparente (même si pas toujours raccord avec le langage des corps), et la vision d’un couple ayant fait le choix de la sécurité, encore qu’il y ait là diverses failles souterraines, qu’une décision aux conséquences insoupçonnées va venir mettre à jour. À la suite de quoi la série va observer le délitement d’abord insensible de leur relation, suivant une mécanique implacable que même l’amour qui continue à les lier ne saurait apparemment enrayer.

Ce processus, Hagai Levi le met en scène avec une précision toute chirurgicale, auscultant leur relation sous toutes ces facettes, alors que la série suit la valse de leurs sentiments exacerbés, amour, haine, malentendus, ressentiment et autres, avec en toile de fond des motifs familiers -mariage, adultère, séparation, divorce… Si la densité et l’intensité du propos ne sont pas à souligner, il émane aussi de ces Scenes from a Marriage un profond sentiment de vérité. Le mérite en revient à Hagai Levi, bien sûr, dont la mise en scène est la compagne fluide des évolutions et des joutes verbales de ses deux protagonistes, mais plus encore à son imparable duo de comédiens. Amis de longue date, déjà réunis à l’écran précédemment par J.C. Chandor dans A Most Beautiful Year, Jessica Chastain et Oscar Isaac tirent un parti maximal de leur évidente complicité. Leur couple ballotté par la houle n’apparaît par endroits que trop vrai, affrontant ce champ de bataille intime avec une justesse donnant au propos une ampleur douloureuse. Tout simplement magistral.

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