Opinion

Laurent Raphaël

L’édito: Oh la la la

Laurent Raphaël Rédacteur en chef Focus
Arno
© Kamagurka

C’est la marque des grands de laisser derrière eux un joyeux bazar et un parfum entêtant de chansons-hymnes qui labourent les coins les plus reculés de l’âme. Quelque part entre spleen noceur et joie grimaçante. À la question d’un extraterrestre débarquant au petit matin rue Antoine Dansaert et demandant au premier zinneke croisé à quoi ressemble la belgitude, ce dernier pourrait se contenter d’aboyer “Arno” avant d’aller lever la patte sur la poubelle suivante. Et le petit homme vert de se précipiter chez le disquaire du coin pour un voyage sonore et sensoriel dans les vapeurs salées, humides, spiritueuses, surréalistes, borderline, foutraques et fêtardes du blues made in Ostende mais torréfié à Bruxelles, cette ville d’élection qui ressemble au chanteur comme deux gouttes d’eau-de-vie.

À la question d’un extraterrestre demandant au premier zinneke croisé à quoi ressemble la belgitude, ce dernier pourrait se contenter d’aboyer “Arno”.

N’en déplaise aux séparatistes, c’est dans ce melting-pot de sons et d’accents, au croisement de la brise poétique carnavalesque du nord et du bon sens pétri de complexes du sud que sont nées les personnalités artistiques les plus singulières et donc aussi les plus intéressantes du Royaume. C’est vrai depuis Breughel. Arno, dandy burlesque échappé d’un tableau de James Ensor qui aurait fait un séjour dans l’univers tourmenté de Léon Spilliaert, incarnait jusqu’au bout des santiags cette valse-hésitation perpétuelle et instable entre tragique et comique. Une philosophie peaufinée sur le zinc des comptoirs de ses bars fétiches, là où les rencontres improbables lustrent les différences et les étiquettes sociales.

Ses chansons poèmes engraissées au rock et au rhythm’n’blues ne cherchaient pas à en mettre plein la vue, ou à ripoliner la façade comme dirait l’autre, mais à transcrire dans des tons gris parfois sales et réalistes la fragilité d’un être qui a trop regardé la mer du Nord pour ne pas aimer le désespoir. Pas de tralala comme à Paris, juste une ferveur sincère exprimée dans un langage cru à l’accent résolument tonique, celui d’une Amérique fantasmée. On ne pouvait pas passer à côté de la disparition d’un tel monument national sans lui rendre un vibrant hommage. Ne le dites à personne mais nous mettons la dernière main à un hors-série qui reviendra en long en large et surtout en travers sur les différentes vies de ce zigue attachant et imprévisible dont les chansons aigres-douces esquissent la possibilité d’un rock noir-jaune-rouge. Plus belge, tu meurs. Rendez-vous en librairie le 12 mai.

En digne enfant du rock, Arno possédait une belle collection de vinyles. Le regain d’intérêt pour ce support n’était donc pas pour lui déplaire. Un retour en grâce confirmé en 2021 d’après les chiffres publiés par la BRMA (pour Belgian Recorded Music Association). Le point de bascule est d’ailleurs proche: la galette fait désormais presque jeu égal avec le CD, qui continue à perdre des plumes, même si c’est moins vite qu’avant. Alors que le boîtier dominait encore largement ce segment du marché en 2019 (68% de parts contre 23% pour le vinyle), les deux supports physiques sont désormais au coude-à-coude (respectivement 48% et 44% pour un chiffre d’affaires de 9,4 millions d’euros pour le CD et de 8,69 millions d’euros pour le vinyle, en hausse de… 78% en un an).

La crise sanitaire, qui a connu son acmé en 2020, ne semble pas avoir chamboulé la dynamique générale de l’industrie musicale. En croissance de 16% en 2021, confirmant la tendance amorcée en 2019 avant la parenthèse de 2020, les ventes de musique, tous supports confondus, ont totalisé 90,34 millions d’euros. Sans surprise, avec 68,27 millions d’euros à lui tout seul (+17%), le streaming a servi de locomotive.

À noter quand même qu’après des années d’insolente progression du numérique, une petite correction a été observée l’an passé: la part des Spotify, Deezer et autres plateformes est passée de 80% des revenus globaux de la musique en 2020 à 78% en 2021. La “faute” aux vinyles, qui ont dopé la part des “vieilles” technologies l’an passé. Conclusion une: on consomme toujours plus de musique. Conclusion deux: le vinyle n’est plus une niche pour happy few mais un acteur à part entière de l’industrie musicale. Oh la la la/C’est magnifique!

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