Ignoré depuis le début de la crise sanitaire, le monde culturel espère être enfin entendu

Fabrice Murgia, Gil Mortio et Jaco Van Dormael © Jérôme Van Belle/Lara Herbinia/Laurie Dieffembacq
Kevin Dochain
Kevin Dochain Journaliste focusvif.be

Le secteur culturel essaye – tant bien que mal – de se faire entendre. Cinéma, musique et théâtre élèvent leur voix afin d’exprimer leurs revendications en marge de la conférence interministérielle culture de ce mardi. Où des mesures devraient enfin être prises.

De la sortie de Paul Dujardin de Bozar à la lettre ouverte de 300 artistes à Sophie Wilmès en passant par le manifeste « Your culture, our future » signé par plus de 10.000 acteurs de la « vie culturelle vivante », le monde culturel, également touché par la crise sanitaire, interpelle les politiques depuis de nombreuses semaines. Si les sorties médiatiques se font tous azimuts, leur revendication est assez limpide: écoutez-nous!

Bénédicte Linard, ministre francophone de la Culture (Ecolo) a « enfin été entendue » après avoir assuré un rôle de relais des préoccupations et demandes du secteur auprès des autorités fédérales: une conférence interministérielle culture se tient, enfin, ce mardi. Au menu: le tax shelter, le statut de l’artiste, le chômage temporaire, le calendrier de déconfinement et le redéploiement de la culture.

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Selon un accord conclu entre la Flandre et la Fédération Wallonie-Bruxelles, le déconfinement pourrait débuter très progressivement à partir du 18 mai, avec la réouverture des musées et des bibliothèques, mais aussi les reprises de répétitions dans les lieux de spectacle. Cette reprise s’échelonnerait ensuite jusqu’en septembre. Le Conseil national de sécurité devra valider les mesures mercredi.

En ce qui concerne le soutien au secteur, le MR a préparé un plan de secours global où il revient notamment sur le « statut d’artiste », les chèques culture, une augmentation des plafonds en matière de tax-shelter (votée jeudi à la Chambre) et un protocole sanitaire. Georges-Louis Bouchez, son président, a notamment pointé les difficultés structurelles de la Fédération Wallonie-Bruxelles, qu’il nomme « un ‘truc’ au-dessus des deux Régions – qui ne fonctionne pas ». « Il faut une union qui dépasse les clivages idéologiques », insiste ce mardi matin Frédéric Daerden, vice-président de la Fédération Wallonie-Bruxelles et ministre du Budget.

Fabrice Murgia, directeur du Théâtre National Wallonie-Bruxelles, Gil Mortio, cofondateur de la Facir (Fédération des Auteurs Compositeurs et Interprètes Réunis), et les membres du CA de l’ARRF (Association des Réalisateurs et Réalisatrices Francophones) reviennent sur les mesures sanitaires, leurs revendications et les alternatives qu’ils souhaitent mettre en place pour la culture de demain.

Propos recueillis par Julie Nicosia, Kevin Dochain et Julien Roubaud

Fabrice Murgia, directeur du Théâtre National Wallonie-Bruxelles

Fabrice Murgia
Fabrice Murgia© Jérôme Van Belle

Fabrice Murgia tacle la sortie politique de Georges-Louis Bouchez qu’il juge réductrice. Selon lui, il s’agit d’une vision industrielle, voire marchande, de la culture: « on a déjà travaillé avec la fédération sur un document harmonisé au niveau européen qui respecte les règles sanitaires. Nous, ce qu’on demande, c’est du soutien substantiel. » Le directeur du National affirme que la culture a un rôle sociétal à jouer dans le déconfinement et ajoute, alerte: « Je ne veux pas que mon esprit soit confiné. Je ne veux pas d’une société sans acteur ou sans musicien. Six mois sans accès à la culture me paraissent dangereux. Sauvons l’ouverture d’esprit comme on essaye de sauver le climat. »

La culture, c’est 5% du PIB et cela représente plus de 20 millions de contrats. Nous demandons plus de soutien et de considération. Qu’on prononce au moins notre nom.

Le Théâtre National est visiblement prêt à rouvrir ses portes: « nous avons pris connaissance des documents du SPF Santé publique et des recommandations telles que les masques ou la distanciation sociale ». Il poursuit: « Notre grande salle peut accueillir jusque 125 places. S’il faut laisser des sièges libres, nous le ferons. Nous nous réorganiserons. Sur le plan culturel et créatif, nous sommes prêts, mais sur le plan financier, c’est la catastrophe. »

Il formule ensuite ses revendications au monde politique en 4 points:

1. La réouverture des institutions culturelles: « La première chose, c’est de recommencer. Laissez-nous recommencer nos répétitions. »

2. Le soutien financier à la culture: « les pouvoirs publics doivent accompagner financièrement le secteur. On peut adapter nos salles, mais il faut pouvoir compenser nos pertes sur la billetterie. Il nous faut un soutien systémique pour adapter notre offre culturelle. »

3. La mise en place du statut d’intermittent: « aujourd’hui, le statut d’artiste est un statut sans dégression des allocations de chômage entre les contrats à durée déterminée mis bout à bout. Mais un artiste n’est jamais au chômage. Quand il n’est pas sous contrat de travail, il écrit ou il crée. Notre demande est de mettre en place ce statut pendant un an et pas seulement durant la période ‘Covid-19’. »

4. Montrer que la culture est partout dans la vie des gens: « J’ai l’impression que la culture est galvaudée dans la tête des gens. Pourtant, nous remarquons que, pendant le confinement, les gens se sont nourris de films, de séries, de livres. Mais les gens ne se rendent pas compte que les personnes derrière toutes ses disciplines, ce sont des artistes avec des CDD. J’aimerai qu’un jour le politique se retrouve avec un micro coupé en pleine interview et qu’il comprenne qu’il y a quelqu’un derrière qui fait fonctionner son micro. »

En ce qui concerne les alternatives ou la culture de demain, Fabrice Murgia affirme qu’il faut « repartir de ce qui existe déjà ». « Il y a des initiatives absolument extraordinaires comme les Arts de la Rue ou dans l’événementiel comme par exemple Bruxelles-les-Bains (ndlr: Hello Summer, depuis 2019) », continue-t-il. Il explique ensuite: « comme les Belges n’auront pas l’opportunité de pouvoir partir en vacances, on pourrait leur offrir un été culturel absolument canon. Se réinventer, par exemple par des drive-in, et être créatif c’est ça être artiste. » Il conclut par le fait qu’il va falloir travailler sur l’élargissement du public et des missions. Le directeur du National explique qu’il pourrait renforcer leur mission d’éducation permanente, par exemple « en allant à la Cité modèle, en animant les balcons. S’il faut sortir des murs, si on doit aller vers les gens, on proposera un autre type de théâtre. »

Gil Mortio, cofondateur de la Facir (Fédération des Auteurs Compositeurs et Interprètes Réunis)

Gil Mortio, ici sur scène avec Joy As A Toy
Gil Mortio, ici sur scène avec Joy As A Toy© Lara Herbinia

« La musique, puisque c’est pour elle que je m’exprime, peut « trouver d’autres façons de s’exprimer » mais pas de payer le loyer, or les salles devraient se voir amputées de moitié de jauge et n’accepter qu’un public de moins de 55 ans, si on veut suivre la logique sanitaire. Dans ce contexte, où va se répercuter le manque à gagner?« , demande le multi-instrumentiste, producteur et compositeur bruxellois.

« Sur le salaire de l’artiste? La musique, comparée aux autres disciplines, est pourtant habituée à un traitement au rabais systématique. Mais elle risque de ne pas avaler le morceau ce coup ci, ou alors l’indécence est sans limite. Sur le prix des tickets? Le public, échaudé par tant de recommandations, va devoir réapprendre à se déplacer dans les lieux culturels, si on entrave encore l’accès avec des montants ridicules, autant s’arrêter tout de suite. D’autant que ça va encore une fois privilégier une logique de « valeurs sures » (qui pratiqueront des tarifs planchers, car eux aussi ont accusés une perte de revenus) en terme de programmation, exit la diversité et la découverte. »

Je ne pense pas qu’on puisse se passer d’un fonctionnement sous perfusion le temps qu’une vie normale puisse être envisagée, sans quoi le secteur tel qu’on le connait va s’écrouler. A toute crise ses aspects positifs, la culture en FWB connait un véritable boom idéologique et je m’attends à des jours meilleurs, pourvu que tout le monde ne tire pas la couverture à soi. »

On a besoin d’une réponse qui survive à la crise.

Gil Mortio axe principalement ses demandes aux pouvoirs politiques sur l’après-crise:

1. Un statut « cohérent ». « Certains artistes ne sont ni indépendants, ni employés, ni éligibles au chômage, mais bizarrement (!) ont aussi le droit de survivre donc oui, un accès facilité au chômage est une mesure nécessaire. Partant de là, je pense qu’une réponse qui survive à la crise est souhaitable. Pourquoi ne pas profiter de ce moment pour opérer une refonte du statut d’artiste (conditions d’octroi et de maintien, des propositions ont déjà été déposées par le FACIR et d’autres fédérations). Le MR parle d’un statut plus cohérent, sous quelle base? Le débat sur les droits d’auteur devant être soustrait des allocations étant malheureusement mal compris tant il y a des disparités dans les montants perceptibles, avant d’entamer un travail de cohérence il faut d’abord l’établir… en partenariat avec le secteur, et prenant en compte toute la chaîne création-production-diffusion. »

2. Des sources de financement alternatives. « Le tax Shelter par exemple: le secteur des musiques non classiques en est le grand oublié. Tous les arts de la scène (musique classique incluse) en plus du cinéma en bénéficient, sauf nous. Demandez moi pourquoi… On dirait que la création de la musique ne coûte rien. En plus cocasse, il n’y a pas si longtemps on engageait encore des musiciens pour faire la bande son des grands chambardements de nos existences, mariages, funérailles, divorces…? Mettez les musiciens au boulot, j’ai toujours rêvé des faire des concerts dans les cimetières. »

3. Des quotas et sous-quotas ambitieux. « Nous vivons dans demi petit pays qui importe 95% de ses produits culturels et qui rechigne à braquer les projecteurs sur ses propres artistes, ce qui a pour effet de confiner (oui) les artistes dans une image de hobbyistes plus ou moins chanceux selon qu’ils aient une aide financière ou non. Les passages radios génèrent des revenus pour les auteurs/compositeurs, durant cette période de disette culturelle ces sources de revenus deviennent de plus en plus souhaitables. Or les radios ne jouent pas ou si peu le jeu des artistes de la scène nationale en terme de diversité et d’émergence, ne parlons pas non plus de genres qui n’ont pas la cote auprès du grand public… Instaurer un cercle vertueux qui rend service à tout le secteur: davantage de visibilité, de droits d’auteurs/droits voisin pour des retombées économiques sur l’ensemble du monde musical belge! »

4. Une visibilité non contrainte sur le service public et, par extension, sur l’ensemble des médias. « On pourrait traiter cela de voeu pieu, mais il s’agit bien de trouver grâce auprès d’un public, qu’on soit producteur de musique électroacoustique culinaire ou improvisateur sur perceuse à percussion. Dit autrement, il y a 1001 manières de mettre en lumière des oeuvres musicales et ses interprètes. La pluralité de la grille radio/TV devrait pouvoir le refléter et la programmation devrait redevenir une liberté dont la curiosité est le moteur et non un organe centralisé dévolu au seul audimat. Si la crise d’aujourd’hui peut nous faire entrevoir ces potentiels, on imagine ce que serait un service public par et pour ses utilisateurs. »

Quant aux alternatives à mettre en place pour la culture de demain, Gil Mortio rêve d’une « Fête de la musique tous les jours ». « Cette crise est un moment historique pour oser rêver d’une société privilégiant les circuits courts et par conséquent son tissu artistique régional. Le milieu est naturellement résilient et pourrait réfléchit à de nouvelles façons d’investir l’espace public, tout en gardant une certaine proximité. Vu la limitation à court et moyen terme des possibilités d’aller jouer ailleurs qu’en Belgique (pour la plupart, nous serons confinés en FWB): un effort des pouvoirs publics, à tous niveaux (même communaux) pour soutenir et « acheter » des concerts, des spectacles… Sans parler de l’éducation. »

Le musicien termine par un appel d’ordre politique: « quand je vois que le MR propose un plan global pour la culture, je me dis… Et si nous faisions l’objet d’un « AU DESSUS DES PARTIS »? Qu’ils se disputent les questions économiques, linguistiques, politiques, etc… et laissent se mettre en place une concertation artistique digne de ce nom. Les outils sont déjà là, ils s’affutent chaque jour, utilisons-les… »

Les membres du CA de l’ARRF, l’association des Réalisateurs et Réalisatrices Francophones

Jaco Van Dormael
Jaco Van Dormael© BELGA/Laurie Dieffembacq

Les membres du conseil d’administration: Jaco Van Dormael, Président d’honneur, André Buytaers, Noha Choukrallah, Géraldine Doignon, Thomas François, Sarah Hirtt, Véronique Jadin, Delphine Lehericey, Guillaume Senez, Sébastien Petit, Samuel Tilman, Gabriel Vanderpas.

Tout d’abord, l’association des réalisateurs et réalisatrices francophone s’interroge sur la durée du temps de réaction du politique pour enfin aborder l’impact du sanitaire sur nos activités: si les responsables politiques ont pu envisager le déconfinement pour d’autres secteurs – commerces, industries lourdes, activités de loisir, etc. – pourquoi ne pas avoir réfléchi aux lieux culturels comme les théâtres , les salles de concert ou de cinéma, les lieux de répétitions et de tournages, etc.?

L’association travaille avec d’autres associations pour définir un cadre sanitaire sûr permettant de reprendre nos activités. Mais il faut savoir que, quelle que soit la reprise, elle sera minime et très longue (avant un retour sanitaire à la normale).

On peut d’ores et déjà prévoir une « année blanche » pour notre secteur. 2020 doit impérativement être une année blanche!

Selon les réalisateurs francophones, aujourd’hui, 90% de notre secteur est à l’arrêt: « nous espérons reprendre quelques tournages, mais le secteur va rester globalement inactif ou en veille jusqu’au retour à un cadre sanitaire « normal ». Ce qui prendra des mois ».

Parmi les demandes prioritaires, formalisées sur la plateforme « No culture, no future », on retrouve:

1. La mise en place au plus vite d’une task force Culture où les auteurs et autrices sont représenté.e.s, et où la crise du secteur culturel est évalué sous tous ses aspects. Autrement dit, avec tous les niveaux de pouvoirs représentés (fédéral, communautaire et régional).

2. Des droits passerelles généralisés pour nos travailleur.euse.s pour l’ensemble de l’année 2020 au minimum (indépendants, travailleurs sous statuts d’artistes, travailleurs émargeant au chômage, travailleurs autonomes, c’est-à-dire pour les travailleurs ayant une activité dans le secteur audiovisuel) et jusqu’à la reprise « normale » de nos activités, à savoir l’ouverture des cinémas, des théâtres, des salles de concert, la reprise des tournages dans un cadre sanitaire sain (en un mot: un retour à la « normale »). Les conditions de ces droits passerelles édictés par le MR (196 jours de travail sur 21 mois) ne correspondent pas du tout à la réalité de notre secteur, basé sur le principe de l’intermittence et où la corrélation contrat-emploi n’existe pas.

Nous travaillons par projet. Le temps du contrat n’est pas celui du projet. Les revenus du contrat ne couvrent souvent pas l’entièreté du travail sur le projet. C’est une fragilité structurelle que la crise Covid19 met en lumière, les retards vont non plus maintenir les réalisateurs et réalisatrices dans la précarité, mais les précipiter dans la pauvreté.

Pour rappel, les membres de notre association se répartissent comme suit: 53% ont le statut d’artiste; 20% sont travailleurs autonomes (aucune couverture sociale); 17% sont indépendants; 10% sont au chômage sans statut.

3. Pour la reprise des tournages à court terme, la mise en place d’un fonds de garantie fédérale pour prendre en charge les assurances liées aux risques sanitaires. Couplé à un fond « parachute » étatique, évalué à 12% du budget des films, pour prendre en charge les surcoûts liés au contexte sanitaire (personnel médical, achat de masques, retard de tournage lié aux nouvelles consignes d’hygiène, etc.) et éviter ainsi que seuls les films à gros budget puissent reprendre leurs activités.

4. Des mesures complémentaires pour compenser les pertes attendues sur le tax Shelter, qui reste le principal fond d’investissement dans le cinéma en Belgique.

5. Un plan de relance (un plan Marshall de la culture) pour 2021, via notamment une mise à contribution des plateformes numériques.

6. L’allégement des restrictions de l’ONEM envers le statut d’artiste (refonte du statut) et suppression de la règle du cumul (art.130) droits d’auteur/chômage.

L’organisation rappelle que le secteur culturel représente plus de 200.000 travailleurs en Belgique, ce qui le positionne au troisième secteur d’activité du pays.

En ce qui concerne le cinéma de demain, l’ARRF se demande comment l’imaginer si le tissu économique, le biotope de création où tous les acteurs sont interdépendants, venait à s’écrouler: « le secteur de la culture est générateur d’activités, d’emplois et de valeurs ajoutées (1 euro investi dans le secteur, c’est 1,6 euros qui retourne dans les caisses de l’État, et l’État ne peut pas laisser tout un secteur (et ses travailleurs) s’effondrer », conclut-elle.

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