Olivier Van Vaerenbergh
Olivier Van Vaerenbergh Journaliste livres & BD

Reviens, mr Manatane! – C’était il y a 12 ans, une éternité sur l’échelle du politiquement correct: Poelvoorde débarquait sur Canal+. Ses Carnets sont enfin publiés, et Dieu que ça fait du bien!

Textes et illustrations de Benoît Poelvoorde et Pascal Le Brun, Éditions Points. 287 pages

C‘est en hiver 1996 que Les Carnets de Monsieur Manatane débarquèrent sur Canal Plus. Une capsule de 5 minutes dans C’est pas le 20 heures, présenté à l’époque par Michel Field. Et dès la première, l’éclate fut totale: Poelvoorde, alias Manatane, déambule au crépuscule dans la rue d’un petit village campagnard, vêtu d’un manteau de fourrure. Une voix off démarre: la petite Erika Odin a été renvoyée de l’école parce que sa religion l’oblige à porter le couvre-chef traditionnel. Or son père a introduit un recours et obtenu gain de cause: la petite Erika, fille de viking, va pouvoir conserver son casque à cornes. Et Poelvoorde/Manatane d’aller saluer le brave homme, Willy Odin, et d’entonner avec lui un hit de Michel Delpech – Au diable la censure! Messieurs les censeurs, je vous dis crotte!

Etonnant, non? Pierre Desproges aurait adoré ce dandy iconoclaste et en tout point excessif qui donnait tous les soirs une bonne leçon de savoir-vivre. Car à bien relire les textes des Carnets de Monsieur Manatane, réunis et publiés pour la première fois, ceci fut sans doute une des dernières expressions, au sein d’un mass media, d’un humour volontairement incorrect, absolument libre, et d’une férocité totale.

Tout, vraiment tout, fut passé à la moulinette de Manatane: les pauvres, les malades, les handicapés, la mort, la guerre, les animaux, la pédophilie… Autant de sujets auxquels un humoriste d’aujourd’hui n’oserait même plus penser mais qui, en 1997, étaient pris à bras-le-corps par un Poelvoorde au sommet de sa forme et pas encore de sa célébrité, devant un public hilare et enthousiaste alors qu’on lui balance les pires atrocités. Sur des thèmes et avec une irrévérence qu’un même public huerait peut-être aujourd’hui…

La charge, il est vrai, s’effectuait avec un talent rare, plutôt deux: si c’est « notre » Benoît qui prenait la lumière, les mots pour dire en rigolant les choses les moins drôles venaient aussi de Pascal Le Brun. Peintre, graphiste, écrivain, il fut des premières aventures avec Poelvoorde, de l’affiche de C’est arrivé près de chez vous à la pièce Modèle Déposé, en passant par ces Carnets ou Les Portes de la Gloire, bijou méconnu du cinéma français drôle et féroce. Poelvoorde y incarne un chef de vendeurs au porte-à-porte dans un Nord de la France pas encore « chtimisé ». Que du bonheur, comme dans leurs Carnets, magnifiquement écrits et nourris au terreau du malheur.

Douze ans plus tard, Polevoorde n’a plus la pêche, Pascal Le Brun s’est fait rare et on ne rit plus en regardant la télé. Si les compères se croisent encore, surtout qu’ils n’hésitent pas… En vous remerciant, bonsoir. l

Olivier Van Vaerenbergh

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