Olivier Van Vaerenbergh
Olivier Van Vaerenbergh Journaliste livres & BD

JOHAN DE MOOR MET EN SCÈNE AUTANT QU’EN DESSIN LA CRISE DE LA QUARANTAINE DE GILLES DAL. COUP DE DÉPRIME POUR L’UN, COUP DE MAÎTRE POUR L’AUTRE.

Coeur glacé

DE JOHAN DE MOOR ET GILLES DAL, ÉDITIONS LE LOMBARD, 64 PAGES.

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Ou suis-je, où vais-je, dans quel état j’erre… Les aventures intérieures étant vraiment les dernières que l’homme moderne et pantouflard peut encore se permettre, celles-ci ont envahi avec logique (on n’a pas dit avec bonheur) la littérature et la bande dessinée. Et ce Coeur glacé glaçant n’aurait pu être que ça: 64 pages de spleen nombriliste sur les malheurs des hommes heureux, incapables de laisser s’exprimer le punk qui sommeille, bien profond, en eux, sous la chemise et le pull en V. Soit l’histoire pas romanesque pour un sou d’un quadra middle class au bonheur d’une banalité affligeante, et bientôt insupportable. Un type « seul« , qui « vit« , mais qui se sent « seul« , et qui, « depuis quelques temps, pense à la mort » -la sienne essentiellement. Un monologue monocorde, déprimé et bientôt nihiliste -notre homme moderne se donne 30 jours pour retrouver une certaine saveur aux choses, sinon couic- et qui, en bref, nous serait tombé des mains si Johan De Moor, ses pinceaux et ses ciseaux, ne s’en était pas emparé. Transformant presque par miracle le burn-out en petit bijou.

Bons gênes, mauvais esprit

Johan De Moor reste aujourd’hui l’un des derniers très grands artistes de la bande dessinée belge, et ce dans une certaine indifférence du grand public -cet imbécile. Tombé dedans quand il était petit, le fils de Bob, filleul de Willy (Vandersteen) et ami de Georges (Remi) aurait pu s’offrir une carrière rémunératrice et propre sur elle (on se souvient qu’il a travaillé sur L’Alph-Art ou Quick et Flupke), mais ce rebelle a toujours choisi le côté surréaliste et provoc’ de la Force. D’abord en privilégiant longtemps une carrière de dessinateur de presse qui l’éloigne plus que les autres du monde de l’édition, ensuite en s’attaquant le plus souvent à des sujets hors normes ou moins aisés à vendre, telle sa collaboration avec le scénariste Stephen Desberg, de Gaspard de la Nuit à La Vache. A 60 ans, il exprime ici et enfin tout son génie graphique: des couleurs, directes et toujours vives, qui n’appartiennent qu’à lui, un trait capable de balayer tout le spectre des sentiments, et un sens de la mise en scène, de la métaphore et de l’image qui doit autant à ses bons gênes qu’aux grands surréalistes belges, dont il a gardé le goût des collages, de la gravure et de l’humour désespéré. Chaque page de Coeur glacé devient alors une composition qui tient autant de la peinture que de la bande dessinée, débordant d’imagination, de savoir-faire et parfois de drôlerie. On attend désormais sa vraie-fausse biographie concoctée avec son ami Nix, l’autre enfant terrible de la BD belge.

LES PLANCHES DE COEUR GLACÉ SERONT EXPOSÉES À LA GALERIE PETITS PAPIERS, PLACE DU GRAND SABLON, DU 10/09 AU 19/09. LES ÉDITIONS LE LOMBARD VIENNENT ÉGALEMENT D’ÉDITER L’INTÉGRALE DE LA VACHE.

OLIVIER VAN VAERENBERGH

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