Le Poids des héros, le travail de mémoire de David Sala

Olivier Van Vaerenbergh
Olivier Van Vaerenbergh Journaliste livres & BD

Le Français David Sala passe à l’autofiction pour raconter autant l’héroïsme de ses grands-parents que son propre cheminement. Un récit profond, plastique et saisissant sur la transmission, entre poids et grandeur. Rencontre.

Des grands-parents comme ceux-là, beaucoup aimeraient en avoir eu. Chez David Sala, né en France de parents d’origine espagnole, il y a le grand-père paternel, Josep: un ancien du Front Populaire et de la guerre civile espagnole, exilé, interné, enrôlé puis récupéré par la résistance. Il a participé à des actions de guérilla, à des embuscades, à des minages de voies ferrées, et a échappé de peu, presque par miracle, à la mort. Et il y a aussi, surtout, le grand-père maternel, Antonio. Engagé volontaire dans l’armée républicaine puis exilé, il participa à la campagne de France, fut fait prisonnier par les Allemands à Dunkerque, puis interné au Stalag 17B avant d’être déporté au camp de concentration de Mauthausen. Il en sortira vivant le 7 mai 1945 après y avoir vécu l’enfer et vu la mort plus près que tous. Et Antonio s’était juré une chose: « Je ne mourrai pas avant Franco! »

Après sa disparition, ne restera qu’un portrait « au regard perdu, d’une tristesse terrible« , réalisé au camp par un prisonnier antifasciste allemand. Un portrait qui trône désormais bien haut dans le salon on ne peut plus seventies des parents du petit David. Et sous lequel sa maman lui assène quelques phrases qui vont le hanter longtemps, et en réalité jusqu’à la réalisation de cet impressionnant et superbe Poids des héros: « Son histoire, il faut la transmettre… C’est tellement important! Pour les générations d’après, connaître tout ça, c’est essentiel, pour que toute cette horreur ne se reproduise plus. C’est notre responsabilité, en parler à nos enfants… Pour qu’eux puissent aussi… Hein les enfants?! Ça sera à vous, l’histoire de votre grand-père… » Et le tableau de se mettre lui aussi à parler au petit garçon: « Souviens-toi de tout. C’est à travers toi maintenant que mon histoire va survivre. Tu ne dois pas oublier mes souffrances. » David Sala n’oubliera pas, mais mettra près de 40 ans pour se sentir capable de raconter au mieux leur histoire. Et aussi s’en délester un peu, car les héros pèsent leur poids.

Le Poids des héros, le travail de mémoire de David Sala

Entre chair et responsabilité

 » Longtemps, le sujet m’a paru trop grand pour moi, trop inaccessible, nous a expliqué l’auteur, que l’on avait plus vu et lu depuis sa formidable adaptation du Joueur d’échecs de Stefan Zweig, un des chefs-d’oeuvre BD de l’année 2017. « Je ne voyais pas comment être à la hauteur de leur récit: quelle vie ont eu ces gens-là! Je me suis vite rendu compte qu’une approche historique, un peu littérale, ne serait pas la bonne solution, mais je n’en trouvais pas d’autres. À la mort de ma mère, l’idée a ressurgit et mon travail sur Le Joueur d’échecs a ouvert d’autres portes, m’a fait redécouvrir mon métier et l’extraordinaire média qu’est la bande dessinée. C’est là que j’ai trouvé l’angle: ce ne sera pas un livre sur mes grands-parents, mais sur moi, mon regard et cet héritage-là. Ce regard d’enfant qui allait me permettre de parler de mes émotions et d’exprimer beaucoup de choses a priori inexprimables. J’ai évoqué l’idée chez Casterman, mais du bout des lèvres: l’idée m’effrayait encore, j’aurais presque été soulagé s’ils avaient refusé, ça n’aurait plus été de ma faute! Déjà cette idée de poids, de responsabilité… Mais ils ont dit oui. »

À la lecture des 176 planches, toutes formidables, qui composent ce formidable roman (autobio)graphique, on ne peut que les en remercier: Le Poids des héros offre de fait une expérience de lecture que l’on avait plus connue depuis… Le Joueur d’échecs, l’intime, le vécu et l’expérience de David Sala en plus. Lequel confirme et affirme une esthétique immédiatement reconnaissable, mêlant références très picturales allant d’Egon Schiele à Edvard Munch. Crayon et couleur directe à l’aquarelle donnent corps à des compositions réellement saisissantes, marquantes, mais surtout au service du récit. Même lorsqu’il est obligé de passer les portes du camp de Mauthausen, offrant là les planches les plus fortes et émouvantes de ce grand oeuvre: « Ce furent des pages difficiles: quand on dessine, on doit essayer de vivre ce qu’on dessine… Par contre, le choix de la couleur s’est fait très vite. D’abord parce je crois vraiment que les émotions de l’enfance sont en couleurs, elles sont foisonnantes et transcendent la réalité même lorsqu’il s’agit d’imaginer le pire. Et aussi parce que je ne voulais pas du filtre noir et blanc, qui en réalité met une distance avec cette réalité. La couleur rend les choses présentes, actuelles, elle nous rapproche ici de l’horreur: ça pourrait être aujourd’hui. » Une démarche que l’on retrouve jusqu’au titre de ce roman graphique unique en son genre, à la fois intime et très universel dans les questions qu’il pose sur le poids du passé: « Bien sûr, il y a une part un peu négative dans le terme, mais pas seulement: le poids, c’est aussi quelque chose de très concret, de très présent, d’organique. Cette histoire a un poids, elle existe: je m’en déleste un peu en la mettant sur papier, en la transmettant enfin et à mon tour, mais je rends aussi de la chair, du poids, à mes parents et grands-parents. L’ambiguïté du terme me plaisait bien; en soi, il raconte déjà beaucoup de choses« , conclut David Sala, prêt désormais à travailler sur autre chose.

Le Poids des héros, de David Sala, éditions Casterman, 176 pages. ****(*)

Le Poids des héros, le travail de mémoire de David Sala

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