La fin du rêve hollywoodien: « Weinstein aurait été un enfant de choeur en 1953! »

L'actrice Hedy Lamarr, un des personnages bien réels du roman Avant les diamants. © GETTYIMAGES
Olivier Van Vaerenbergh
Olivier Van Vaerenbergh Journaliste livres & BD

Deux grands livres de la rentrée -un roman noir et une BD- déconstruisent avec brio les mythes qui entourent l’usine à rêves américaine. L’un via un « roman vrai », l’autre dans une biographie imaginaire, histoire de combattre le monstre avec ses propres armes.

La fin du rêve hollywoodien ne date pas d’aujourd’hui: en 2005 déjà, Public Enemy sortait son brûlot – Burn Hollywood Burn- et ses lyrics sans pitié sur ce quartier de Los Angeles, capitale centenaire des plus grands et plus puissants studios de cinéma, coupable à leurs yeux -comme à ceux des auteurs du brillant Black-out (lire encadré ci-dessous)- d’un racisme endémique et jamais combattu. D’autres que Dominique Maisons, auteur de Avant les diamants, ou Loo Hui Phang et Hugues Micol, scénariste et dessinateur de Black-out, avaient déjà déconstruit les décors du cinéma américain en les réinventant, de la mini-série Hollywood sur Netflix, au dernier film de Tarantino, qui ne s’appelait pas pour rien Il était une fois… à Hollywood. Sans oublier, évidemment, les grandes figures du roman noir qui, de Raymond Chandler à James Ellroy et son « Quatuor de Los Angeles », ont depuis longtemps pris le pli de remuer la boue de l’usine à cauchemars. Pas neuf donc, mais cette fois sans pitié aucune et avec des résonances et des parallèles glaçants entre leurs fictions historiques et nos actuels débats de société: le roman noir de l’un et le roman graphique des autres dressent, derrière de brillantes fictions très documentées, des portraits plus qu’à charge de la Mecque du cinéma américain et mondial, coupable si pas de tous les maux, au moins de tous les vices. Une Mecque qui ne perd rien au passage, au contraire, de son vénéneux pouvoir de fascination. Même si on ne regardera plus jamais, après Avant les diamants et Black-out, ses productions du même oeil.

« Le plus puissant des outils de propagande »

Corruption, liens mafieux, maccarthysme, racisme, sexisme, maltraitance, sursaut de fascisme… Dominique Maisons n’épargne rien à l’Hollywood, qu’il maltraite dans Avant les diamants, et qu’il aime pourtant d’amour, puisqu’il situe l’action de son puissant roman noir et choral (lire la critique ci-dessous) en 1953, lorsque les moguls d’Hollywood régnaient encore seuls sur l’industrie du divertissement de masse, et que les meilleurs films de son propre panthéon en sortaient -la décennie des Billy Wilder, Raoul Walsh ou John Ford. Un pouvoir pourtant vacillant, entre la libération des moeurs qui renvoie le « code Hayes » dans les cordes, une mafia (qui a financé la plupart des gros studios dès les années 1910, quand les banques n’en voulaient pas) qui entend enfin ramasser ses plus-values et un État américain qui a enfin compris l’énorme potentiel propagandiste de cet usine à fantasmes, déjà largement utilisée pendant la Seconde Guerre mondiale. Il s’agit désormais de s’assurer que le capitalisme et la société de consommation s’imposent comme les seuls modèles à suivre, modèles que FBI, CIA, LAPD et armée se disputent derrière les caméras! Le tout dans une ambiance de sexisme et de racisme qui fait parfois mal à lire, tant les femmes et les actrices y sont maltraitées, et les Afro-Américains inexistants. « Le temps des films produits par des Juifs selon les principes moraux catholiques pour un public protestant est révolu. Une morale mondiale va se dessiner, au service des intérêts commerciaux des multinationales, et ce sera la seule qui comptera« , peut-on lire dans Avant les diamants, et ce, alors que  » l’armée souhaite voir augmenter la part du cinéma indépendant dans la production de films. La mainmise de quelques grands studios sur ce vecteur idéologique mondial inquiète au plus haut niveau de l’État« . Une réalité historique peu reluisante que Dominique Maisons distille dans un « roman vrai » rempli de stars et de célébrités, et qu’il nous a commenté par téléphone.

Pourquoi avoir choisi ce lieu et cette époque, chose rare pour un écrivain français?

Tous mes bouquins peuvent être corrélés aux arts populaires, que ce soit la bande dessinée, le roman-photo ou, comme ici, le cinéma hollywoodien. Je m’intéresse aux formes d’art populaire, comment on s’en nourrit et comment ils nous nourrissent. Or ce cinéma-là a été, et est encore, le plus puissant des outils de propagande; depuis ces années-là, l’armée a coproduit plus de 2.000 films, avec une efficacité déconcertante. Quand la propagande venait de l’Est et des Soviétiques, elle sautait aux yeux, mais quand elle vient de l’Ouest, elle ne nous semble pas condamnable, presque naturelle. C’est la grande réussite d’Hollywood.

Vous soulignez aussi les liens parfois oubliés entre la mafia et l’industrie du cinéma, indissociables selon vous.

Les deux ont débuté en même temps! Les premières projections de cinéma se sont tenues dans les foires et les fêtes foraines, qui étaient justement aux mains de la mafia. Elle a financé les premières captations qu’elle faisait faire par ses amis, un simple business de plus. Mais ça a perduré au moment de financer les studios d’Hollywood, qui n’arrivaient pas à recevoir un seul dollar des banques, qui ne croyaient pas au cinéma. Le milieu de la nuit était lui aussi tenu par la mafia, or c’est là, dans les clubs, dans la prostitution, que se retrouvaient la plupart des jeunes actrices pas encore sous contrat.

Des actrices particulièrement malmenées dans votre roman! À l’heure des #MeToo et du procès Weinstein, on a du mal à supporter la manière dont le cinéma les traite ici.

Mais Weinstein aurait été un enfant de choeur en 1953! Hollywood était un système épouvantable pour les femmes, un système malade dès le début. Et je n’invente pas grand-chose de ce qu’ont subi les actrices de l’époque, derrière ce cinéma très pudibond qui créait en même temps les sex-symbols. C’était un système odieux, auquel personne ne pouvait échapper. L’indépendance et l’autonomie de Hedy Lamarr, par exemple, lui a coûté sa carrière. Elle couchait, mais uniquement avec des gens qu’elle désirait!

Une Hedy Lamarr que vous faites d’ailleurs intervenir directement dans votre roman, comme d’autres, ce qui donne beaucoup de crédibilité à vos épouvantables descriptions.

J’estime qu’il s’agit d’un roman vrai: une complète fiction qui s’appuie parfois sur des personnages réels, mais à qui je ne fais pas tenir des propos qui divergeraient de ce que l’on sait d’eux. Je respecte absolument leur manière d’être et de penser, même si elle peut paraître moralement condamnable. La villa d’Errol Flynn que je décris, elle a survécu, cette pièce secrète existe. Et la soirée orgiaque que je raconte se trouve dans les mémoires de Raoul Walsh. Même le film que je fais produire à l’un de mes personnages, Marionnettes humaines, a existé. Tout ça sont des faits qui ont précédé ma fiction, et qui me permettent de dénoncer des modèles qui prédominent encore aujourd’hui.

Avant les diamants

Roman de Dominique Maisons, Éditions de La Martinière, 528 pages. ****

La fin du rêve hollywoodien:

Dans le marécage moral et politique qu’est déjà Hollywood en 1953, trois personnages de fiction, mus par une irrépressible cupidité, vont bientôt en croiser des dizaines d’autres, parfois bel et bien réels, dans ce qui est sans doute le meilleur roman noir et choral de cette rentrée littéraire, à l’ampleur et l’ambition jusque-là inconnues dans l’oeuvre de Dominique Maisons (quatre polars chez le même éditeur): Larkin Moffat, producteur indépendant assoiffé de pouvoir mais relégué dans les crève-la-faim du cinéma (et psychopathe dangereux), le major Chance Buckman, chargé de liaison entre l’armée et Hollywood (et joueur compulsif), le père Santino Starace, tout-puissant représentant de l’Église (et homosexuel), chargé de jauger la moralité des films ici produits. Un trio qui va soulever toute la boue d’Hollywood, en compagnie d’Hedy Lamarr, Errol Flynn, Clark Gable, John Wayne et bien d’autres, tous convoqués à ce grand oeuvre de déconstruction qui n’oublie pas d’être, aussi, un excellent roman de divertissement, difficile à lâcher. Et si on ne dira rien du final très « tarantinesque » de cet implacable Avant les diamants (l’auteur se revendique, lui, plus de Chandler que de Ellroy), qu’on ne s’y trompe pas: les parallèles avec le dernier film de Quentin Tarantino ne dépasseront pas le bain de sang. Dominique Maisons ne s’offre, lui, dans sa réinvention, pas le moindre happy end pour faire passer cette pilule hollywoodienne, pleine d’amertume.

Black-out, noire Amérique

Quinze ans après Prestige de l’uniforme, le duo Loo Hui Phang-Hugues Micol se reforme pour raconter, de l’intérieur, le racisme du cinéma hollywoodien, inséparable de son Histoire.

La fin du rêve hollywoodien:
© ÉDITIONS FUTUROPOLIS

La scénariste et écrivaine Loo Hui Phang, Française d’origine vietnamienne installée à Bruxelles, a décidément des comptes à régler avec les grands mythes américains. Elle avait déjà dévoyé les super-héros dans Prestige de l’uniforme, déjà avec Hugues Micol, le western dans le formidable L’Odeur des garçons affamés avec Frederik Peeters, et donc désormais le cinéma hollywoodien, avec une fiction et une biographie au contenu cette fois clairement engagé et politique, puisque Black-out va traverser pratiquement toute l’Histoire vraie du cinéma -raciste- d’Hollywood, via la figure et le parcours de Maximus Ohanzee Wildhorse, rebaptisé « Maximus Wyld » par ses employeurs. Un métis de descendance noire, chinoise et amérindienne qui deviendra « l’acteur aux mille visages », condamné aux rôles ethniques et à l’invisibilité organisée. Refusant désormais les rôles de domestique dans des productions ségrégationnistes et formatées, Maximus sera black-listé, son passeport confisqué et ses prestations systématiquement effacées de la pellicule ou coupées au montage, de Vertigo à Duel au soleil. Un personnage pour incarner à lui seul le traitement endémique de toutes les minorités d’Hollywood et de l’Amérique -et qui entre évidemment en étrange résonance avec les mouvements de protestation de type Black Lives Matter, qui prouvent à foison que le problème de la représentation des Noirs et des minorités dans l’inconscient américain (et mondial) subsiste toujours aujourd’hui.

Formidable bande dessinée grâce au non moins formidable dessinateur Hugues Micol, Black-out est aussi grâce à Loo Hui Phang un puissant brûlot politique. Raoul Peck, réalisateur et documentariste oscarisé en 2017 avec I’m Not Your Negro, ne s’y est d’ailleurs pas trompé en acceptant de préfacer ce grand roman graphique. On ne peut que le citer:  » Revisiter différemment la grande fabrique du rêve hollywoodien permet également de revisiter les mythes et les fantômes inventés époque après époque, pour le bien-être d’une vision confortante, dans laquelle celui qui contrôlait les contrats et les budgets pouvait créer un monde de celluloïd conforme à son image et à ses rêves, se donnant en plus le beau rôle. Mais nous savons aujourd’hui ce qui se cache derrière ce rêve. Et nous savons que ce monde rêvé n’a jamais été le vrai monde, ni devant, ni derrière la caméra. Une vision inventée, qui a envahi tout le reste, de son idéologie et de ses marchandises. »

  • Black-out, De Loo Hui Phang et Hugues Micol, éditions Futuropolis, 200 pages. ****(*)

La fin du rêve hollywoodien:

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