Daniel Clowes, auteur désenchanté

© Daniel Clowes/Cornélius
Olivier Van Vaerenbergh
Olivier Van Vaerenbergh Journaliste livres & BD

L’auteur américain de Ghost World, Wilson et Patience expose ses dessins et son univers désenchanté et indé pour la première fois en Europe, à Paris. L’occasion d’une visite à Angoulême et d’une rencontre avec la presse, que d’habitude il fuit.

Autoportrait
Autoportrait© Daniel Clowes

Daniel Clowes ne fournit pas de photo pour les articles de presse qui le concernent. Il préfère qu’on utilise cet autoportrait, paru dans Patience, son dernier et imposant ouvrage, le premier depuis cinq ans: non pas qu’il soit pudique ou soucieux de son image, mais bien parce que le dessin, chez Clowes, en dit infiniment plus long qu’une simple photo, et surtout l’indicible: tout Clowes, effectivement, est là, dans cet autoportrait de face et sans flatterie aucune, où des yeux certes cernés vous transpercent, vous scrutent et ne vous lâchent pas. Daniel Clowes, s’il est un adepte des genres et de la sous-culture sous toutes ses formes dessinées (super-héros, SF, comédies…), est avant tout l’un des artistes les plus observateurs de son époque. Et une des très grandes figures de la bande dessinée américaine, du genre à avoir eu une influence majeure sur à peu près tous les suivants, de Chris Ware à Adrian Tomine. Auteur d’un formidable Patience édité par Cornélius en octobre dernier, cinq ans après Mister Wonderful, Daniel Clowes fut l’une des vedettes du dernier festival d’Angoulême, et est actuellement exposé à la Galerie Martel à Paris. Une première -on se pince!- pour cet auteur aujourd’hui âgé de 55 ans, et qui, pardon pour le cliché, est désormais au sommet de son art.

Mal-être et intimisme

Daniel Clowes, auteur désenchanté

« Je n’aime pas m’analyser moi-même, explique le quinquagénaire un brin timide voire gêné qui entame, ce jour-là à Angoulême, une conversation avec quelques journalistes, à la demande pressante de son éditeur et de son galeriste. Je suis moi-même littéralement coincé dans l’oeil du cyclone, il m’est difficile de voir convenablement le contexte qui m’entoure ou d’avoir une vision autre que floue sur ma propre production. Mais je sais qu’en effectuant des recherches pour une nouvelle anthologie de EightBall (son comics qu’il a mené, seul, de 1989 à 2004, et que les éditions Cornelius s’apprêtent à rééditer, voir ci-dessous, NDLR) et pour cette exposition à Paris qui reprend des travaux très divers que j’ai pu effectuer depuis presque 30 ans, j’ai été moi-même choqué par la nature personnelle et parfois très intime de mes récits. Il y a vraiment beaucoup d’affectivité! Je ne crois pas que j’écrirais encore comme ça maintenant. » Ce « comme ça » qui caractérise Clowes fut, dès le départ, ce choc quasi frontal entre un dessin somme toute très classique et un univers intérieur d’une incroyable inventivité, pour mettre le tout au service de questionnements intimes: depuis ses premiers récits dans Eigthball, Daniel Clowes a toujours usé des genres dans la bande dessinée pour les détourner, les dévoyer et y insuffler un mal-être prégnant à travers son oeuvre. Il use de l’humour de situation dans Ghost World? C’est pour mieux peindre en noir l’errance quotidienne des ados de son époque. Le cliché du super-héros dans Le Rayon de la mort? Les superpouvoirs de Andy, garçon solitaire, sans attaches ni amis, s’expriment quand il se met à fumer. L’utilisation du voyage temporel dans Patience? « Un concept qui va bien au-delà de mes propres connaissances scientifiques, et qui ne m’a intéressé que comme métaphore sur la construction intime des personnages, sur le fonctionnement de leur esprit. Il s’agit surtout d’un dialogue entre le vieux que je suis et le jeune que j’étais, et une exploration de ce qui a bien pu se passer entre les deux. Deux personnages à la fois semblables et très différents. »

L’effet Trump

Si Clowes a l’habitude de mêler ainsi la fiction et la réalité, le vécu de ses personnages et sa propre personne, Patience semble néanmoins marquer une vraie rupture (et un nouveau départ?) dans une carrière déjà riche et appréciée des indés, qu’ils soient dans la BD ou au cinéma -Chris Ware le vénère, quant à Hollywood, elle a déjà adapté deux de ses récits, Wilson va bientôt sortir en salle et les droits de Patience ont déjà été achetés. Outre des envolées graphiques sur d’impressionnantes doubles pages inspirées par Guy Peellaert et Jean-Claude Forest auxquelles la fluidité de sa ligne claire ne nous avait pas habitués, Patience révèle aussi un Clowes moins pessimiste que d’habitude, (presque) prêt à céder son habituel fatalisme au plus béat des happy ends! Une frontière qu’il n’a pas encore franchie, et pour laquelle il prendra désormais son temps: « L’élection de Trump a rendu mes comics inutiles: la réalité a dépassé mes pires visions dystopiques! Ça va évidemment affecter mon travail, mais je ne sais pas encore comment y répondre ou y réagir, avoue ce fin observateur du quotidien, que l’on sent réellement bousculé par l’apparition de Donald Trump dans le paysage. Beaucoup d’artistes sont horrifiés. Est-ce que cet événement nécessite une réaction collective? Sans doute, j’y pense. Mais parfois, la réaction des artistes peut avoir des effets contraires, il faut être très prudent. Je vais prendre mon temps avant de proposer une réponse. » On espère juste qu’il ne lui faudra plus cinq ans, et qu’il restera lui-même. Ses derniers mots nous rassurent: « Où irais-je si je pouvais effectuer un voyage dans le temps, comme dans mon livre? Je vais vous décevoir peut-être, je n’irais pas vérifier si Jésus existe, ou un truc important dans ce genre-là: j’irais visiter ma propre enfance, je me limiterais à ma propre existence. Il y a déjà tellement à apprendre. »

EXPOSITION DANIEL CLOWES À LA GALERIE MARTEL, JUSQU’AU 11/03/17. RUE MARTEL, 17 À PARIS. WWW.GALERIEMARTEL.COM

Clowes en 4 titres

Ghost World, Éditions Cornelius, 1999.

Daniel Clowes, auteur désenchanté

Premier récit long de Daniel Clowes, et première oeuvre-culte, adaptée au cinéma en 2001. Publié à l’origine dans son magazine Eightball comme tout ce qu’il a fait pendant longtemps, Ghost World est le premier roman graphique à atteindre aux États-Unis un très large public. Toute une génération d’adolescents s’est en effet retrouvée dans le parcours de Enid Coleslaw et Rebecca Doppelmeyer, duo de jeunes filles cyniques, intelligentes mais surtout en errance dans les suburbs américains, hésitantes entre le fast-food et les études. Daniel Clowes y parle déjà un peu de lui: « Enid Coleslaw » est l’anagramme de Daniel Clowes.

Eightballs, Éditions Cornélius, 2009.

Daniel Clowes, auteur désenchanté

Chris Ware a lancé son Acme Novelty Library en 1993? Daniel Clowes avait créé son Eightball quatre ans plus tôt: un comic book publié périodiquement et entièrement composé par l’auteur lui-même, regroupant récits courts (puis longs), illustrations, typographie, recherches graphiques… Une somme de toute sa créativité qu’il a menée jusqu’en 2004, et dont les éditions Cornélius ont publié un essentiel en 2009, rapidement épuisé. Bonne nouvelle: une « réédition augmentée » figure à son programme éditorial, elle devrait voir le jour pour le mois d’août prochain et fera place à de nombreux inédits en français.

Wilson, Éditions Cornélius, 2010.

Daniel Clowes, auteur désenchanté

La médiocrité humaine passée à la moulinette drôle et désenchantée de Clowes, désormais quadragénaire: si Wilson ne porte pas son nom, peu de choses semblent distinguer l’auteur de son anti-héros, solitaire et inadapté social. Construit comme une succession de « gags » en une planche, Wilsonrelève à nouveau l’acuité du regard de Clowes sur la dictature du quotidien, dans laquelle ce vieil aigri de Wilson est bien incapable de se fondre. Adapté cette année au cinéma avec Woody Harrelson dans le rôle-titre, le comics de Clowes joue, lui, avec les références et les graphismes, qui changent quasiment de page en page.

Patience, Éditions Cornélius, 2016.

Daniel Clowes, auteur désenchanté

Cinq ans d’absence, et une oeuvre ambitieuse qui tend à résumer toutes les autres de Clowes: Patienceuse du sous-genre et du voyage temporel pour revenir en près de 200 planches sur les obsessions de l’auteur et son goût de l’intime. Le temps qui passe, les actes manqués, et ce rapport toujours contrarié entre les rêves d’enfance et la réalité des hommes. Récit d’un homme voyageant dans les époques, de 1989 à 2025 en passant par 2012, pour réparer l’irréparable (le meurtre de sa femme),Patienceoffre à Clowes un succès public et une reconnaissance internationale: ce « great american novel » faisait partie de la short-list pour le Grand Prix du dernier festival d’Angoulême.

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