Batman à l’européenne, confié à Marini

Batman revu et corrigé par Enrico Marini, ou quand l'Américain DC Entertainment entame un cycle et des réinventions susceptibles de lui ouvrir de nouveaux marchés... © Dargaud/DC Entertainment
Olivier Van Vaerenbergh
Olivier Van Vaerenbergh Journaliste livres & BD

Marini, valeur sûre de la BD franco-belge, a reçu le droit de s’emparer, pour deux albums, de Batman, valeur sûre des comics. Une première et une belle réussite, logiquement hybride.

Dans le petit monde de la bande dessinée, on reconnaît le gros coup à la grosseur du dossier de presse (celui de Batman by Marini faisait près de 20 pages) et aux contours de la rencontre, quand elle a lieu. Dans ce cas-ci, Enrico Marini nous attend au bar privatisé d’un hôtel de Bruxelles réquisitionné pour l’occasion, pour un entretien toujours très sympathique mais plus minuté que d’habitude. Des manières de cinéma et à l’américaine qui s’expliquent par la dimension du projet et ses enjeux, tant en Europe qu’aux États-Unis: pour la première fois de son histoire, le géant DC Entertainment a confié le scénario, le dessin et les couleurs d’une de ses marques les plus fortes à un seul homme, pur produit de la bande dessinée franco-belge. Mieux: DC publie l’album aux USA en anglais, au moment même où Dargaud le publie dans toute la francophonie. « Ce qui explique le format: la largeur est fidèle au standard des comics, mais la hauteur correspond à mes planches de Rapaces ou des Aigles de Rome, explique l’intéressé. Si en Europe, tous les formats sont aujourd’hui possibles, il fallait garder là-bas au maximum les proportions habituelles pour entrer dans le catalogue. Mais c’est à peu près la seule contrainte qu’on m’a demandé de suivre. Au contraire, moi qui n’avais jamais travaillé avec le marché US, j’ai été surpris par la liberté qu’on m’y a laissée. J’ai même compris trop tard que je pouvais inventer de nouveaux méchants! Ce sera pour la prochaine fois. » Pour l’instant, Marini se consacre à la réalisation de la deuxième partie de son histoire. Un pur Batman, qui doit faire face au Joker, à Killer Croc, à Catwoman et, comme souvent, à lui-même. Un album qui ravira les amateurs du Chevalier Noir et de comics plein de turpitudes, de dessins pleine page, de cases incrustées et de voix off. Mais qui devrait, aussi, enchanter les amateurs de bande dessinée classique, classieuse et d’une grande lisibilité comme a l’habitude d’en réaliser Marini depuis Le Scorpion. Deux publics habituellement (très) différents. Mais sans doute plus pour longtemps.

Batman à l'européenne, confié à Marini

Madeleine et lunapark

Batman à l'européenne, confié à Marini

« J’ai dessiné ce Batman vraiment comme je le voulais, explique encore Marini. J’utilisais déjà dans mes BD des grammaires issues du comics, comme les cases incrustées ou des cadrages très cinématographiques, mais je me suis donné d’emblée quelques limites, un cadre, pour ne surtout pas me disperser et me focaliser sur quelques-uns des jouets qu’on me prêtait pour en tirer un maximum: pas de super-pouvoir, un monde réaliste, et une histoire relativement simple, centrée sur les personnages et la confrontation avec le Joker, qui me sert de fil rouge mais qui est aussi le plus jouissif à dessiner. Il n’a pas de règles, il fait des choses sans les justifier, est toujours insaisissable. C’est très libérateur. Il est le seul personnage avec lequel je me suis permis d’improviser un peu. » Pour le reste, Marini connaît effectivement ses gammes et a bien fait de souffler son envie il y a quelques années à son éditeur, déjà partenaire de DC sur le marché francophone via le label Urban Comics. « Je dessine des petits Batman depuis des années », poursuit l’auteur, Italien né en Suisse, donc moins franco-belge qu’il n’y paraît mais arrivé aux Humanoïdes Associés en 1994, puis dans le giron de Dargaud en 1996. « J’ai vraiment grandi, d’abord, avec Mickey et les comics. Je me faisais offrir les petits fascicules en allemand et en italien, que je dévorais. J’en ai même encore quelques-uns. Ce n’est qu’après que j’ai découvert Astérix, Tintin, Spirou et puis tout le reste. Une vraie madeleine de Proust, qui ne m’a jamais quitté! Ce projet m’a donc replongé dans mon enfance, quand je possédais la Batmobile. Mais je ne voulais surtout pas faire quelque chose de nostalgique. Je l’ai pris de manière très gratifiante mais avec le moins de pression possible, comme une visite dans un lunapark, en cherchant ce que je pouvais, modestement, apporter à cet univers ludique et sombre à la fois, et déjà si riche. » La réponse tombe d’elle-même: « La lisibilité et la couleur directe. Ça c’est vraiment notre truc, à nous, Européens. Les Américains travaillent le plus souvent en équipe: quelqu’un crayonne, un deuxième encre, un troisième met en couleurs, un autre réalise le lettrage… Un album regroupe plusieurs métiers et il faut une très bonne entente entre tous pour que le résultat final soit cohérent.« 

Reste maintenant à voir les résultats chiffrés de cette première expérience, tant en Europe, où le secteur des comics reste de niche mais en plein boom, qu’aux États-Unis, où le comics se cherche au contraire un deuxième souffle et de nouvelles ressources. Si la sauce prend des deux côtés de l’Atlantique, ce qui semble bien parti, cette première ne sera d’évidence pas la dernière.

Batman – The Dark Prince Charming (1/2) de Enrico Marini. Co-édition Dargaud/DC Entertainment. 72 pages. ***(*)

Batman, l’éternelle réinvention

Batman à l'européenne, confié à Marini

Batman à l'européenne, confié à Marini

Depuis sa création en 1939 par le dessinateur Bob Kane et le scénariste Bill Finger (l’homme chauve-souris s’appelait alors vraiment « The Bat-Man »), quelques semaines seulement après la naissance de Superman, Batman n’a jamais cessé de paraître et d’être réinventé, sans jamais perdre son identité première: le seul super-héros sans super-pouvoir et évoluant dans un univers plus « sale » que les autres. Dès sa naissance, ses auteurs en appellent en effet plus au pulp et au cinéma expressionniste allemand qu’au comics pour en définir les contours: un être tourmenté par l’assassinat de ses parents, à l’identité perpétuellement trouble -Bruce Wayne est-il plus lui-même dans le rôle du riche héritier ou sous le masque du Chevalier Noir?- capable d’une grande violence, évoluant dans une ville, Gotham City, elle-même gangrenée par le crime et la corruption, et devant affronter les super-vilains les plus extravagants et baroques de la mythologie américaine. Une colonne vertébrale identitaire qui en fera toujours un personnage particulier et populaire. Et ce malgré les changements d’époque, de moeurs et les innombrables réinventions du personnage et de la franchise appartenant à DC -l’autre géant, avec Marvel, de la bande dessinée américaine et désormais d’une grande partie de l’entertainment US, avec ses séries, ses films et ses milliers de produits dérivés.

Le dessinateur Neal Adams a ainsi été l’un des premiers, dans les années 60, à réinventer totalement le personnage, tombé petit à petit dans le kitsch, parallèlement à la fameuse série télévisée qui en fit à la fois son succès et sa croix. Ses récits se font plus adultes et plus sombres, Batman y est plus tourmenté que jamais, le Joker plus cinglé encore. Un angle noir qui servira de références, 20 ans plus tard, à Frank Miller et David Mazzucchelli, chargés à nouveau de « rebooter » toute la franchise. Batman: Année Un, ainsi que Batman: Dark Night deviendront instantanément des succès et des classiques, ouvrant la voie à des interprétations plus « auteuristes » encore, tels Batman: Rire et mourir par Alan Moore et Brian Bolland, ou plus récemment Batman: Un long Halloween de Jeph Loeb et Tim Sale. Une succession de mini- ou de maxi-séries parfois très différentes, pas toujours cohérentes les unes par rapport aux autres, mais qui ont permis au personnage de se faire une vraie place, contrairement à d’autres, à la fois sur le marché francophone et chez de grands éditeurs. Ce fut d’abord Glénat, puis Dargaud avec son label Urban Comics, qui se sont chargés de traduire, de publier et surtout d’adapter les comics de Batman à nos us et coutumes: soit des anthologies plus luxueuses, moins périodiques et au format plus grand que celui édité sur le marché américain. Aujourd’hui, avec Marini, DC semble entamer un nouveau cycle et de nouvelles réinventions susceptibles de lui ouvrir de nouveaux marchés. Si le comics est en pleine croissance (mais vient de loin) côté francophone, la BD n’est plus qu’une activité parmi d’autres, et en perte de vitesse, chez les géants DC et Marvel.

Les Franco-Belges du comics

Si Marini est le premier auteur issu de la BD franco-belge à travailler en solo sur une aventure de Batman, il n’est évidemment pas le premier dessinateur francophone à tâter de la bande dessinée américaine. Trois exemples.

Batman à l'européenne, confié à Marini

Moebius: Le Surfeur d’argent (1986)

C’est LA référence pour tous les fans de Jean Giraud/Moebius, et pour nombre d’auteurs américains, de Mike Mignola à Jim Lee. En 1986, alors qu’il s’est installé à Los Angeles, l’auteur de Blueberry et de L’Incal convainc Marvel, non seulement de publier ses récits européens, SF et révolutionnaires sous le nom de Moebius, mais également de lui confier son personnage préféré, le Silver Surfer créé par Stan Lee et Jack Kirby en 1966, le temps d’un double album. Silver Surfer: Parabole sera le seul comics également publié dans la revue (À Suivre).

Batman à l'européenne, confié à Marini

Olivier Coipel: House of M et Thor (2007)

L’exemple même des frontières qui existent encore entre BD et comics: si le Français Olivier Coipel est totalement inconnu des fans de bande dessinée, c’est un nom récurrent et apprécié chez les fans de comics. Formé aux Gobelins, à Valenciennes, dans les années 90, Olivier Coipel tâte de l’animation avant d’entrer chez DC (entre autres sur La Légion des Super-Héros), puis chez Marvel, où il réalise des épisodes de la série Les Vengeurs, House of M, New Avengers et enfin Thor, dont il assure la réalisation depuis 2011.

Batman à l'européenne, confié à Marini

Mauricet: Harley Quinn (2016)

Le contre-exemple: le Bruxellois Mauricet est peut-être le seul auteur à travailler autant sur le marché européen qu’américain. Chez nous, il a assuré le dessin de dizaines d’albums tout public chez Bamboo (Boulard, Basket Dunk, Cosmic patrouille, Les Profs…). Là-bas, il travaille fréquemment et principalement pour DC: après des participations à la mini-série Harley Quinn and The Gang of Harleys, Mauricet assure désormais la série Dastardly & Muttley, soit les Satanas et Diabolo de la série animée par Hanna-Barbera dans les années 60, Les Fous du volant.

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