Ivre de paysages et de peinture: Bouli Lanners expose avec Vincent Solheid à Bruxelles

Reflets à Malchamps © Bouli Lanners / Galerie Nardone

Bouli Lanners expose pour la première fois, en compagnie de son ami Vincent Solheid. Inspiré par l’école belge, le comédien et réalisateur invite par ces toiles réalisées à l’acrylique à appuyer sur pause.

Lorsqu’on retrouve celui qui cartonne dans les salles avec le thriller malin de Dominik Moll La Nuit du 12 (500 000 spectateurs en France et plus de 8 000 chez nous), notre homme est visiblement ému de voir sa dizaine de toiles sur les murs de la galerie Nardone à Ixelles. Comme il l’explique dans l’entretien qui va suivre, Bouli Lanners, qui n’avait plus touché un pinceau depuis 27 ans, a toujours voulu être peintre. “J’ai dit à mon producteur cette semaine que j’allais faire un pas de côté en matière de réalisation. Au cinéma, on me propose mes plus beaux rôles; j’ai l’impression que ma carrière de comédien démarre aujourd’hui. Mais d’ici février2023, je ne bouge plus de mon atelier.

La peinture arrive dans votre vie bien avant le rock, la littérature et le cinéma. Vous souvenez-vous de votre premier émoi?

Le premier émoi artistique, c’est le moment où ton corps reçoit une émotion qui n’est pas liée à la sexualité ou à quelque chose de maternel. Je m’en souviens parfaitement. J’ai 12 ans et je vois une image dans la librairie de mon bled dans un catalogue sur l’impressionnisme. Tu as le premier gratuit et tu achètes le second. Je prends évidemment le premier et à l’intérieur, il y a tout pour entamer une envie. Pissaro surtout. Monet aussi. Ou encore Albert Marquet: je suis fasciné par la manière qu’il a de juxtaposer toutes ces touches de couleurs. Je me demande comment il arrive à façonner la vague et le reflet de la vague. Ce sont des peintures qui se situent sur les bords de la Marne avec le rendu de l’eau. Ça m’excitait et ça m’excite toujours. L’impressionnisme, ça a l’air facile aujourd’hui mais c’est une super porte d’entrée quand tu es gamin. C’est plaisant cette simplicité apparente. Aucun être humain, sauf peut-être les descendants d’Adolf Hitler, ne peut trouver ça moche. La littérature, ça vient plus tard. Aux Beaux-Arts, lorsqu’un mec me file les nouvelles de Bukowski. Le cinéma, c’est Mon oncle de Jacques Tati au collège Notre-Dame à Gemmenich. Et le rock, c’est Dylan avec I Want You. Ma sœur a un enregistreur- cassette et on met le micro devant la radio. Micro qui est toujours prêt. Mais j’ai toujours peint. Je voulais être peintre. Je voulais faire comme eux.

Concrètement vous achetez vos premiers pinceaux mais peut-être alliez-vous aussi voir des expositions en famille?

Pas du tout. On a à la maison une toute petite peinture de Guy Dirickx, que j’ai aujourd’hui chez moi. Ma sœur achète Les Tournesols de Van Gogh prédessinés avec des numéros pour y mettre les couleurs appropriées. J’achète de mon côté de toutes petites toiles dans un magasin de La Calamine et je m’installe dehors. Ça ne marche pas. Je suis distrait. Les gens viennent t’ennuyer. La lumière change tout le temps. Arriver à capter un instant alors que la lumière bouge en permanence, ça reste un mystère.

Et pourtant, vous atterrissez aux Beaux-Arts…

Oui, mais ma mère flippe. Je n’ose pas m’inscrire en section peinture. Je me retrouve en bande dessinée où je me fais chier et je finis par me faire jeter. Ensuite, je peins la nuit comme un sauvage dans un atelier pourri et le lendemain, je pleure parce que la lumière a bougé. Vincent (Solheid avec qui il partage son exposition, lire l’encadré à ce sujet en fin d’article) ne le sait pas mais il m’a appris beaucoup en technique pure. Si je me suis mis à l’acrylique, c’est grâce à lui. Depuis que j’ai acheté le bois derrière chez moi avec la petite maison pour y faire mon atelier, nous sommes voisins. On se connaît depuis 35 ans. C’est un des seuls qui m’appelle encore Phil (le vrai prénom de Bouli, c’est Philippe, NDLR). Si j’expose, c’est aussi à Vincent que je le dois. Et à Antonio Nardone, de la galerie du même nom.

Vos petites et grandes toiles, construites autour de paysages, trahissent une profonde solitude et en disent finalement beaucoup sur vous. Vous vous en rendez compte après coup?

C’est vrai qu’il n’y a pas de personnages et ça dit beaucoup sur moi. Mais c’est aujourd’hui seulement que je m’en rends compte. Il n’y a pas de démarche intellectuelle en amont. Si je théorise avant de prendre le pinceau, je suis mort. Ce qui ne veut pas dire qu’il n’y a pas de réflexion, mais elle est beaucoup plus instinctive que réfléchie. Il y a quelque chose dans mon travail sur le monde qui bascule, sur la force de ce qui reste du paysage. La nature aussi mais une nature plus industrielle, puisque dans le fond d’un tableau, il y a une usine qui fume. On sent qu’il y a un zoning dans le fond ou une extension d’un aéroport. J’essaie de combiner les paysages du XIXe siècle que j’adore avec une grande forme de solitude. Ma référence, c’est vraiment ce qu’on appelle l’école belge: Dieudonné Jacobs ou Valerius De Saedeleer, un néo-primitif flamand qui fait partie de l’École de Laethem-Saint-Martin. La lumière de ma toile Vers Julémont en hiver (lire l’encadré à ce sujet en fin d’article) est clairement une référence à De Saedeleer. Et même si j’adhère à la peinture anglaise ou au Greco, je me rends compte que mon travail est très belge.

Les paysages désolés de la Beauce dans Les Premiers, les Derniers ou certains plans échappés de La Leçon de piano de Jane Campion dans Nobody Has to Know, pour ne citer que vos deux derniers films en tant que réalisateur, proposent un sens du cadre très pictural. C’est à la peinture que vous le devez?

C’est vrai que dans Les Premiers, les Derniers, il y a cette ligne d’horizon avec de grands ciels. J’aime bien le format carré de mes peintures alors qu’au cinéma, j’aime le format scope et j’ai plus de mal à peindre mes petites toiles. Le cinéma arrive quand je suis dans la dèche mais je déménage à chaque fois mes livres de peintres, mes vieux châssis, mes pinceaux, mes toiles… Tout ça pour dire que le cinéma est le continuum de la peinture. Je m’amusais parfois à faire des arrêts sur image en salle de montage en me disant que c’était une toile que j’aurais aimé peindre.

Nick Cave a dit un jour qu’après un concert de plus de deux heures, il avait le sentiment de n’être resté sur scène que quelques minutes. Ça vous parle?

Derrière la toile, je m’oublie. Je peux rester neuf heures d’affilée devant mon chevalet en ayant l’impression d’être resté deux heures. Je peins avec la porte ouverte qui donne sur la rue qui mène à l’arrière de la gare des Guillemins. Des mecs s’arrêtent parfois pour me regarder travailler torse-poil et je ne m’en rends pas compte. Et puis, la notion du temps est tellement à l’opposé de la dictature permanente de l’agenda qu’on vit dans le cinéma…

Mandeville export peintures, de Bouli Lanners & Vincent Solheid.

Jusqu’au 01/10 à la galerie Nardone, Ixelles. www.galerienardone.be

Vincent Solheid, au plus près de l’humain

Si Bouli Lanners a eu son premier pinceau en main dès 12 ans, Vincent Solheid a monté sa première expo à 15 ans, chez lui, à Malmedy. Ce scénariste et comédien dans Le Grand’Tour de Jérôme le Maire (2011), qui reste encore aujourd’hui l’un des films belges les plus barrés et les plus attachants des années 2000, on l’a parfois décrit comme “l’héritier masqué de James Ensor, Fantômas et Louis de Funès”. Aussi protéiforme qu’inclassable -on serait tenté d’ajouter irrévérencieux à la liste-, Vincent Solheid propose une poignée d’œuvres puissantes et physiques. La toile vibre quand on l’observe, toile que l’intéressé décrit comme “des photographies d’étapes transitoires en construction ou déconstruction”. Et de conclure: “C’est vrai qu’avec le côté figuratif que j’ai toujours apprécié avec le dessin, si je vois apparaître dans le chaos un bout de nez, un œil ou une oreille, je le cerne et le développe, mais le lien entre ces cinq toiles, c’est l’humain avant tout.

Vers Julémont en hiver, par Bouli Lanners

“Ce sont les hauts plateaux à Julémont, sur la route en revenant de chez ma mère pour redescendre vers Liège. À cet endroit, tu vois très bien au loin. J’aime bien cette lumière d’hiver parce qu’elle me rappelle, même si ce n’est pas de la même facture, les peintures flamandes et j’ai quand même un Constant Permeke tatoué sur le buste. J’ai voulu m’approcher de cette lumière d’hiver qui correspondait à ce qu’un peintre flamand aurait pu faire à l’époque. De la même manière que je réalise des films que j’ai envie de voir en salle, je peins des toiles que j’aurais voulu acheter et c’est un bon moteur. On commence par des couleurs très sombres, ce sont les sillons de la terre. J’adore cette touche d’horizon et surtout ces deux arbres fruitiers avec ces petites touches de lumière par derrière. C’est ce qui donne toute la composition à la toile avec cet énorme ciel au-dessus qui n’est pas un ciel chargé de gros nuages mais un vrai ciel d’hiver. Je comprends qu’on puisse mentionner Turner mais en beaucoup moins tourmenté; il n’y a pas de chaos. C’est ma peinture flamouche.”

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