Bouli Lanners: « J’ai toujours voulu faire le portrait d’une femme de 55, 60 ans, sans savoir comment »

Bouli Lanners: "J'ai toujours voulu faire le portrait d'une femme de 55, 60 ans, sans savoir comment." © B. Sweeney
Jean-François Pluijgers
Jean-François Pluijgers Journaliste cinéma

L’île de Lewis, dans les Hébrides, prête son cadre rugueux à Nobody Has to Know, cinquième long métrage de Bouli Lanners, qui s’y aventure dans les méandres d’une romance accidentée. Fort.

L’île de Lewis, en novembre 2019. Profitant d’un moment de répit entre deux scènes, Bouli Lanners évoque les perspectives de The Large, son cinquième long métrage comme réalisateur et le premier en anglais, dont la postproduction doit s’étirer jusqu’en juillet de l’année suivante, pour une sortie que l’on pressent à la rentrée. C’est toutefois sans compter sur une pandémie qui va venir rebattre les cartes, la première de Nobody Has to Know se déroulant finalement à Toronto en septembre 2021. Dans l’intervalle, le film a donc changé de titre, le réalisateur d’Eldorado reprenant par ailleurs la main sur un projet dont Tim Mielants aura été le « shooting director » -normal, si l’on considère que Bouli fut à l’origine d’une entreprise dont il a par ailleurs piloté les différentes étapes -scénario, repérages, casting, musique, montage…-, à l’exception donc du tournage.

« Le projet est né de l’envie de tourner un film en Écosse, mais sans jamais avoir vraiment l’idée de scénario qui me donnerait la légitimité de tourner dans un pays qui n’est pas le mien, avec une culture qui n’est pas la mienne, et une langue qui n’est pas la mienne« , relève-t-il alors qu’on le retrouve, à l’été 2021, chez lui, sur les hauteurs de Liège. L’Écosse, et l’île de Lewis en particulier, Bouli Lanners connaît, pour y venir chaque année depuis plus de 20 ans. Si la trilogie écossaise de Peter May lui donne une clé du scénario -« il suffisait de prendre un type d’ici qui se trouve là-bas, et de raconter l’histoire de son point de vue pour ne rien usurper » -, le déclic viendra d’ailleurs, à savoir Wise Blood, une chanson de Soulsavers: « En écoutant ce morceau une fois sur place, et en regardant les paysages, j’ai réalisé ne pas vouloir faire un polar, comme prévu initialement, mais bien raconter une histoire d’amour. J’en avais envie depuis longtemps, sans toujours me sentir légitime pour le faire, parce que je n’avais pas assez de recul. Il n’y a rien de pire, je trouve, qu’une histoire d’amour ratée. Ici, en mettant dans cette histoire des personnages de plus de 50 ans, je pouvais y projeter quelque chose de personnel, tout en ayant un certain recul sur les relations amoureuses. » Cette envie en rejoignait une autre, formulée au sortir de Les Premiers, les Derniers, à savoir infléchir quelque peu le cours de sa carrière en tournant un film plus classique, le grand public en ligne de mire.  » Je ne voulais pas devenir une espèce de fonctionnaire du cinéma d’auteur« , sourit-il.

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Le caillou du bout du monde

Le résultat, c’est donc Nobody Has to Know, une histoire d’amour assumant son classicisme, tout en portant la griffe de son auteur, qui en campe par ailleurs l’un des deux rôles principaux, Phil, ouvrier agricole exilé en terre de Lewis. Et qui, après avoir fait une attaque, va apprendre de Millie (Michelle Fairley), la femme veillant sur lui, qu’ils s’aimaient en secret avant son accident. Cette énigme en suspens, le récit s’inscrit au carrefour de leurs deux solitudes, mais aussi d’un environnement qui, à l’austérité du paysage, ajoute, comme en miroir, celle d’une communauté presbytérienne. Du pain bénit, si l’on peut dire, pour un cinéaste ayant toujours accordé une importance primordiale aux décors. « Il y a quelque chose de l’ordre du western dans les décors de l’île, relève-t-il. J’y ai vu aussi la possibilité de tourner un film se déroulant au XXIe siècle, mais avec une part de l’imagerie du XIXe. Par rapport au reste de l’Écosse, il y a beaucoup moins de tourisme sur l’île de Lewis, qui est restée le garant d’une culture gaélique qui y est très imprégnée. C’est aussi là que l’Église presbytérienne est la plus austère et la plus présente, rythmant la vie sociale, ce qui donne à l’île un statut et un aspect un peu particuliers, avec, par exemple, un code vestimentaire que l’on retrouve tous les dimanches. Il y a quelque chose de très visuel, qui rappelle un peu l’imagerie qu’on peut avoir d’un roman d’Emily Brontë par exemple, dans ces paysages de landes coupés par le vent. »

Avec encore, comme on l’imagine aisément, un impact puissant sur les individus, de l’espace jaillissant un sentiment paradoxal d’enfermement -« Un type m’a dit une fois qu’il n’y avait que quatre manières pour s’échapper de l’île: rentrer dans la communauté religieuse, sombrer dans l’alcool, partir ou se suicider. » À quoi s’ajoute la solitude trouvant, dans la lumière crépusculaire, une expression particulièrement aiguisée, idéalement incarnée à l’écran par Michelle Fairley. « Elle correspond parfaitement au personnage de Millie, engluée dans cette communauté presbytérienne. Je ne connais pas beaucoup d’actrices qui auraient pu assumer le rôle d’une femme de 60 ans un peu sèche mais belle du coup, vachement plus belle que n’importe quelle autre. » Osant encore, dans un mélange de pudeur et de détermination muette, un pas de côté par rapport à la tradition et la morale imposant leur carcan sur la communauté.

Vivre le moment présent

S’il est vu à travers le point de vue de Phil/Bouli Lanners -à qui la vulnérabilité réussit, comme l’avait déjà montré C’est ça l’amour de Claire Burger-, Nobody Has to Know est aussi un magnifique portrait au féminin. « J’ai toujours voulu faire le portrait d’une femme de 55, 60 ans, sans savoir comment. L’important à mes yeux était d’arriver à dresser le portrait d’une femme, d’y mettre le regard que je porte sur les femmes et d’y inclure ma part féminine. Le fait de faire le portrait d’une femme écossaise à travers le regard de mon personnage me permet de ne rien trahir. C’était là tout l’équilibre à trouver dans le film. » Qui, au-delà de sa romance accidentée, apparaît aussi comme une oeuvre de maturité, en prise sur de vastes questionnements. « J’ai l’impression qu’avec Les Premiers, les Derniers, j’arrivais aussi à la fin d’un cycle parce que ce film était lié à une pathologie cardiaque que j’avais à l’époque. Le sentiment de mort, lié à la maladie, était omniprésent chez moi. J’en ai terminé avec ça, et la volonté de couper n’était pas qu’artistique ou théorique, mais aussi liée à quelque chose qui a changé dans ma vie. Je suis passé à autre chose et je me sens plus à l’aise pour parler de questionnements comme ceux-là, et revenir avec des questions comme la transmission, le père, de vieilles histoires mais que je peux désormais mettre en scène sans aucune souffrance. » La mort encore, envisagée avec une pointe de fatalisme au détour d’un dialogue -« Si je devais mourir, ce serait fait. Et si je dois mourir, je mourrai« . « Le Covid nous l’a encore prouvé: s’il fallait mourir, c’est maintenant. La conscience de la fin, inéluctable, qui peut venir inopinément, doit renforcer notre amour du moment présent. C’est important de le vivre, ce que je n’arrivais pas à faire avant… » Mû par une envie de The Large. Ou plutôt d’ailleurs.

Michelle Fairley, dans son élément

Michelle Fairley:
Michelle Fairley: « Il y avait quelque chose qui m’intriguait dans le scénario, sur les personnages, la solitude, la distance… »© B. Sweeney

Si sa carrière au cinéma couvre trois décennies et lui a valu de croiser la route de Ken Loach (Hidden Agenda), Stephen Frears (Philomena) ou Ron Howard (In the Heart of the Sea), Michelle Fairley a fait l’essentiel de son parcours au théâtre et à la télévision. C’est d’ailleurs à la série Game of Thrones, et au rôle de Catelyn Stark qu’elle tint trois saisons durant, que l’actrice irlandaise doit une bonne part de sa notoriété internationale. Un « plan de carrière » qu’elle assume totalement: « Je choisis des projets sur lesquels j’ai envie de travailler, expose-t-elle d’une voix qu’elle a éraillée. Si l’on souhaite être vraiment impliqué, accepter un film où l’on n’a que deux répliques n’est guère source de plaisir. À différents moments de ma carrière, les rôles les plus intéressants se sont présentés à la télévision. Je préfère de loin travailler avec des gens en qui j’ai confiance et avec qui il y a une vraie collaboration que d’enquiller des films juste pour faire des films. » Constat posé lors d’une des rares pauses que lui ménageait le planning de tournage soutenu de Nobody Has to Know, projet où elle confessait se trouver dans son élément, « avec son côté européen et sa petite équipe« .

L’austérité de l’environnement

Une fois n’est pas coutume, le film lui a réservé un premier rôle, celui de Millie, une femme vivant dans une communauté presbytérienne de l’île de Lewis, au nord de l’Écosse, à qui l’accident dont est victime Phil -Bouli Lanners-, un homme ayant trouvé là son point de chute, et l’amnésie consécutive vont ouvrir des perspectives inattendues. « Il y avait quelque chose qui m’intriguait dans le scénario, sur les personnages, la solitude, la distance, cette femme qui trouve l’énergie de mentir, et les implications à différents niveaux de ce mensonge. Avec, au milieu de tout ça, l’histoire en fait très humaine de deux personnes qui se connectent… » Le tout, observé avec un luxe de nuances, obtenues en peaufinant le scénario en cours de route: « On discutait des scènes à trois, avec Bouli et Tim (Mielants, « shooting director », NDLR), très honnêtement, et on se disait s’il y avait lieu de supprimer certains dialogues pour ne conserver que le strict nécessaire, ou pour laisser plus de place à la nature… »

Histoire aussi de coller à la vérité de leur histoire, et à l’austérité de l’environnement, où la religion et l’isolement jouent un rôle fondamental. Un cadre dont Michelle Fairley raconte qu’il ne lui était pas totalement étranger: « Je suis Irlandaise, je viens de la côte nord, et je sais ce que c’est de grandir dans une petite communauté qui est aussi votre communauté religieuse. » La comédienne raconte encore avoir veillé à se pénétrer de la réalité de Lewis, mais aussi du presbytérianisme, avec ses particularités: « Découvrir que les femmes s’habillent spécialement pour se rendre à la messe, et que le dimanche est un jour où absolument tout est fermé et où l’on ne fait rien m’a confrontée à une réalité bien différente de ma vie d’aujourd’hui, où le dimanche n’est jamais qu’un jour de plus pour arriver à tout faire. Cet environnement ménage beaucoup d’espace pour respirer. Ça peut sembler oppressant et solitaire par moments, mais on y bénéficie aussi de temps pour la contemplation. » La rudesse de la vie et les rigueurs du climat sont encore une autre histoire. « Il fait froid, où que l’on aille, observe-t-elle, et l’on ne peut que s’en accommoder. Une fois encore, ça ressemble à l’Irlande, avec tous les types de temps sur une journée. Le vent souffle constamment, et quand le soleil se couche, la température plonge. Mais c’est aussi un très bel endroit, avec une grande puissance dramatique. » Voir le film, c’est aussi s’en convaincre…

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