Derrière son orgue, on l'imagine hiératique, assise droite comme un i, corsetée par le sacré qu'inspire l'édifice religieux. Elle, se voit plutôt " poulpe", agitant mains et pieds dans une chorégraphie frénétique, héroïne mythologique luttant au corps à corps pour réussir à domestiquer la machine monstrueuse. Chez Cindy Castillo, l'instrument est forcément romanesque.
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Derrière son orgue, on l'imagine hiératique, assise droite comme un i, corsetée par le sacré qu'inspire l'édifice religieux. Elle, se voit plutôt " poulpe", agitant mains et pieds dans une chorégraphie frénétique, héroïne mythologique luttant au corps à corps pour réussir à domestiquer la machine monstrueuse. Chez Cindy Castillo, l'instrument est forcément romanesque. Comme par exemple celui logé dans l'église du Gesù, à Toulouse. Un beau "bestiau" construit en 1864, classé monument historique. C'est sur cet orgue que la Bruxelloise a enregistré Solarium. Sorti au début du mois, le disque est l'un des petits miracles du confinement. Composé par le Français Maxime Denuc, il consiste en une longue pièce d'une heure trente. Il démarre par un choral de Bach, se pose dans une brume ambient, suspendant chaque note durant de longues minutes, avant d'atterrir avec une chaconne de Buxtehude. Une véritable expérience musicale. Solarium a été imaginé pour accompagner les clubbers en sortie de soirée. Bande-son d'une after méditative, la pièce a été enregistrée en septembre dernier, dans le cadre du festival Electro Alternativ, un dimanche matin. " L'idée était de partir de l'orgue pur, et de le faire glisser dans la philosophie d'un producteur électro", confirme Cindy Castillo. Ce qui a amené forcément à bousculer certaines habitudes. " Généralement, le facteur d'orgue va tout faire pour éviter la moindre oscillation. Nous, on a cherché au contraire à un peu "désaccorder" l'instrument. Ce qui devient possible quand vous ouvrez un tuyau petit à petit, en tirant le registre millimètre par millimètre. Le son se met alors un peu à trembler. À partir de là, il fallait trouver la bonne instabilité, celle qui faisait que c'était beau, poétique." L'expérimentation n'est pas que musicale. Elle est aussi sociologique. Dans l'église, des coussins et des tapis ont été installés pour l'occasion. " Certains spectateurs arrivaient directement de soirée et n'avaient pas dormi, d'autres venaient de se lever. Vous aviez des jeunes, des personnes plus âgées ou même des enfants qui couraient entre les travées." Ce qui a dû ravir l'intéressée, trop contente de pouvoir casser les codes d'un milieu encore fort conservateur. " Trop souvent, j'ai eu l'impression que cette musique était réservée à des gens qui avaient déjà les clés..." Au départ, Cindy Castillo, elle-même, ne les possède pas. Née en 1981, à Bruxelles, elle ne vient pas spécialement d'une famille musicale. Par contre, il y règne un doux flottement qui permet à chacun de " développer une passion un peu hirsute, mais personnelle". D'origine péruvienne, le père est né " dans les Andes, à 4 000 mètres d'altitude, dans le même village que le grand écrivain César Vallejo" , ramenant avec lui des traces du réalisme magique qui irrigue la culture sud-américaine . La mère, elle, est flamande. Un mix improbable? " En lisant les poèmes symbolistes d'Émile Verhaeren ou même les écrits de Maeterlinck, qui ont façonné la langue française à partir d'une pensée flamande très colorée, j'ai trouvé au contraire un lien évident avec Vallejo, notamment dans le côté halluciné, exalté. " Pour Cindy Castillo, l'orgue est donc moins cet instrument austère, contraint aux rigueurs de la liturgie, qu'une machinerie mystérieuse, capable de fabriquer des sons étranges. " Quand on le montre à un enfant, il est toujours enthousiaste. L'instrument a quelque chose de magique, et d'impressionnant, tellement énorme qu'on peut le visiter comme une maison, en montant sur des échelles." Dans son cas, la passion lui tombe dessus à 12 ans. Un peu par hasard, Cindy Castillo assiste à un concert orgue et orchestre, dans la grande salle du Conservatoire de Bruxelles. " La rencontre entre ces deux entités m'a bouleversée!" Le lendemain, à l'école, elle doit expliquer dans une rédaction ce qu'elle veut faire plus tard: ce sera organiste! Bientôt, quand ses copines lui prêtent des cassettes de Jamiroquai ou des Smashing Pumpkins, elle leur refile des enregistrements de Maurice Duruflé. Elle enchaîne académie et conservatoire, intégrant les codes de circonstance: " Gloire à la partition, gare à la fausse note, et surtout respect des traditions et des convenances. C'est un milieu avec beaucoup de règles..." Un monde aussi où la concurrence est rude, " où il faut sans cesse se dépasser, et parfois dépasser les autres, ce qui peut être bizarre quand vous avez un caractère qui ne s'y prête pas vraiment" . Son acharnement l'amène à Paris -où elle a souvent cours en pleine nuit, dans la Cathédrale de Notre-Dame, désertée par les touristes- ou encore en résidence au Japon pendant plusieurs mois. Aujourd'hui, après avoir produit des programmes pour Musiq3 et organisé le festival This Is Not a Pipe en 2017, elle combine notamment un poste d'enseignant à l'Imep de Namur avec celui d'organiste titulaire à la basilique de Koekelberg. " Au-delà de la mission patrimoniale, il y a un côté service. En gros, cela consiste à se lever le dimanche matin pour accompagner les messes. Mais ce qui me plaît le plus, c'est l'architecture." C'est Charlemagne Palestine qui explique que jouer de l'orgue ne se résume pas à manier un instrument, mais carrément " à jouer d'un bâtiment" .Cindy Castillo a déjà eu l'occasion de croiser l'artiste excentrique. En 2015, notamment, programmé dans le même festival, à Riga. À l'époque, elle participe au projet Raver Stay with Me, première collaboration avec Maxime Denuc, alors en duo sous le nom de Plapla Pinky. " On jouait juste après Charlemagne Palestine. Je me retrouvais plongée dans un nouvel univers très exotique, très excitant. Je découvrais ce genre d'organistes. Moi je connaissais les saints, mais pas les diables." (rires).