Opinion

Laurent Raphaël

L’édito: La revanche des vieilles

Laurent Raphaël Rédacteur en chef Focus

Le mouvement #MeToo n’a pas seulement libéré la parole des jeunes femmes victimes de harcèlement, d’injustices salariales, de violences conjugales ou encore de surcharge mentale, il a aussi permis aux femmes plus âgées de s’émanciper de la date de péremption qui les condamnait de fait à l’invisibilité une fois ménopausées, si pas avant.

Le mouvement #MeToo n’a pas seulement libéré la parole des jeunes femmes victimes de harcèlement, d’injustices salariales, de violences conjugales ou encore de surcharge mentale -un « système » patriarcal dénoncé ces dernières années autant dans des livres (La Familia grande de Camille Kouchner, Le Consentement de Vanessa Springora…) que dans des films (Scandale de Jay Roach ou The Assistant de Kitty Green), des séries (H24 sur Arte) ou des BD (Pénélope Bagieu, Aude Picault, Mirion Malle…)-, il a aussi permis aux femmes plus âgées de s’émanciper de la date de péremption qui les condamnait de fait à l’invisibilité une fois ménopausées, si pas avant.

Dans l’inconscient collectif, largement façonné par le regard masculin, une femme de 50, 60 ou 70 ans était automatiquement dépouillée de ces sentiments valorisants comme le désir, la beauté ou l’attirance, qui non seulement assurent une existence sociale mais aussi maintiennent le narcissisme -et donc l’estime de soi- à flot. D’où une absence caractérisée de quinquas ou de sexagénaires dans les films, les médias ou la publicité, à quelques rares exceptions près, en général pour des rôles de matrones. Le cas typique: Judi Dench en M dans la série James Bond.

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Pour une Deneuve, une Helen Mirren ou une Meryl Streep, combien d’actrices en vue qui ont vu les propositions intéressantes se tarir le cap fatidique franchi? Contrairement à leurs homologues masculins. Car la « valeur » de la vieillesse varie selon le genre: chez les hommes, les marques du temps sont associées à l’expérience, à la sagesse, à la maturité là où chez les femmes on voit surtout la multiplication des rides, la silhouette qui s’affaisse et l’horloge biologique qui s’affole, avec en ligne de mire la fin de la maternité et, suppose-t-on, de l’appétit sexuel. Un réquisitoire résumé brutalement par les propos sexistes de l’écrivain Yann Moix quand il affirmait en 2019 dans le magazine Marie Claire impossible pour lui d' »aimer une femme de 50 ans« . Ce n’est pas tant ses goûts esthétiques qui choquent que ce que cette position de principe dit d’une société ultra libérale qui a tellement sexualisé la jeunesse et mis en avant les corps sveltes et parfaits qu’un homme ne peut plus envisager d’être attiré par une femme de son âge. Triste aveu. Une aberration sociologique et économique quand on sait que l’augmentation de l’espérance de vie fait pencher la pyramide démographique du côté des seniors, et que cette population dispose en sus d’un pouvoir d’achat substantiel.

Cette révolution en gestation se traduit déjà par une présence plus affirmée des femmes d’un certain âge, comme de leurs corps, dans la sphère médiatique et culturelle. Changer les mentalités passe d’abord par un bouleversement du regard. Car le regard est politique. Il faut le nourrir de nouveaux modèles, « updater » son logiciel. L’apparition de mannequins aux cheveux gris et aux corps non retouchés dans la publicité (la marque de lingerie Darjeeling par exemple), l’exposition sans tabou de la nudité dans le travail de la photographe Juliette Avice ou les propos décomplexés de la chroniqueuse Sophie Fontanel sont donc des signes encourageants. La fiction n’est pas en reste. Si Amour de Haneke avait déjà ouvert une porte sur le monde réel et bouillonnant des sentiments des vieux, c’est à présent dans un registre plus sensuel que la création trouve matière à réflexion, avec des personnages mûrs qui suscitent le désir et refusent d’être enfermés dans un placard. Comme dans Les Jeunes Amants de Carine Tardieu, récit d’une passion entre une femme de 70 ans (Fanny Ardant) et un jeune homme. Un sujet sensible traité également dans un des épisodes de la série israélienne Hamishim (à voir sur Arte.tv), journal de bord désopilant d’une mère de famille célibataire aux portes de la cinquantaine. Finalement, Tino Rossi n’avait peut-être pas tort: « La vie commence à 60 ans quand on la connaît mieux qu’avant… »

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