Critique | Cinéma

Juliette Binoche : »Ce n’était pas facile, mais nous avons eu le sentiment de gagner le film »

3,5 / 5
Le couple Lindon-Binoche, fusionnel avant la tempête. © CURIOSA FILMS
3,5 / 5

Titre - Avec Amour et Acharnement

Genre - Drame

Réalisateur-trice - Claire Denis

Casting - Juliette Binoche, Vincent Lindon, Grégoire Colin

Durée - 1h56

Jean-François Pluijgers
Jean-François Pluijgers Journaliste cinéma

Juliette Binoche retrouve Claire Denis pour Avec amour et acharnement, adaptation de Christine Angot placée sous le signe de la passion.

Juliette Binoche et Claire Denis ne se quittent pour ainsi dire plus. Si elles se sont rencontrées assez tard dans leurs parcours respectifs -c’était en 2017, pour Un beau soleil intérieur-, elles n’ont cessé de se retrouver depuis, pour High Life d’abord, Avec amour et acharnement ensuite. Un film que l’on découvrait en février dernier en compétition à la Berlinale (d’où il devait repartir auréolé du prix de la mise en scène), occasion pour la comédienne de revenir sur leur collaboration. “Chacune de ces expériences a été différente: pour Un beau soleil intérieur, il y avait quelque chose d’amusant pour elle à mettre en scène une femme ayant beaucoup de relations différentes. Même si la situation était dramatique, c’était drôle en même temps, parce que ça ne fonctionnait jamais. Certaines scènes étaient écrites de manière à ce que l’on puisse pleurer et rire en même temps. Le film a été tourné très rapidement à Paris, et comme c’était la première fois que je travaillais avec Claire, il y avait aussi l’excitation de faire quelque chose de nouveau. Sur High Life, un film choral tourné en Allemagne avec une distribution internationale, il y avait quelque chose d’un peu plus fou, parce que l’histoire se déroule dans l’espace, et qu’on imagine cette vie et ces relations tourmentées. On a beaucoup ri, alors que sur celui-ci, nous n’avons pas ri du tout, tant c’était cru et dramatique -enfin, on a quand même ri un peu plus avec Grégoire Colin, parce qu’il a une façon de prendre les choses par la bande qui apporte une certaine légèreté. Mais pour l’essentiel, je dirais que ce n’était pas la Claire que je connaissais sur ce tournage: elle était passablement plus tourmentée, j’étais sans doute moi-même plus tendue, et je n’avais jamais travaillé avec Vincent Lindon, dont je devais découvrir la façon de procéder. Il ne suit pas le texte, il prend des libertés, et j’étais parfois perdue. J’ai donc dû m’adapter à ces situations nouvelles. Ce n’était pas facile, mais nous avons eu le sentiment de gagner le film.

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Vivre sa vie

Adapté du roman Un tournant de la vie de Christine Angot, Avec amour et acharnement met en scène Sarah et Jean, un couple dont l’harmonie va se fissurer avec la réapparition de François, l’ancien amant de Sarah, et incidemment celui qui lui avait présenté Jean. Et leur histoire de prendre la tangente. S’il y a là un motif triangulaire classique, Claire Denis l’accommode à sa façon, faisant du personnage féminin le pivot d’une histoire adoptant des chemins de traverse. À quoi s’ajoute un travail appréciable sur l’espace, celui, aéré et lumineux, de la scène d’ouverture s’estompant au profit de celui, fermé et vite étouffant, d’un appartement parisien, comme en écho à ce que traversent les personnages. “Nous avons surtout dû parcourir des espaces intérieurs, en lisant le scénario et en voyant comment les conflits apparaissaient. Nous avons aussi tourné beaucoup de scènes qui ne sont pas dans le montage définitif: mon personnage se construisait suivant un arc dramatique clair, alors que maintenant, on dirait plutôt des vignettes. Sarah est sans doute plus difficile à suivre, mais c’est aussi ce que Claire voulait raconter. Quant au travail sur l’espace, ça m’a rappelé Copie conforme, le film que j’avais tourné avec Abbas Kiarostami, qui débutait dans un vaste espace qui rétrécissait ensuite, jusqu’à n’être plus qu’une chambre et une salle de bains.

Quelque chose comme un film confiné par temps de confinement, le tournage s’étant déroulé au cœur de la pandémie: “Nous étions prudents, les techniciens comme les comédiens, et nous étions testés régulièrement. Au bout du compte, tout s’est bien passé, il n’y a pas eu le moindre cas. Le fait que Claire a inclus les masques dans le film a rendu les circonstances plus présentes, mais c’était aussi bien vu, parce que ce n’était pas comme si c’était sorti de nulle part.” Et un carcan dont Sarah fait le choix de vouloir se libérer. “Elle a le courage de vivre cette histoire. Elle aurait très bien pu faire une croix sur ses sentiments et ses désirs et essayer de continuer. Je comprends que certains le fassent, parce que si on devait vivre tous ses désirs, ce serait un cauchemar. Il faut poser certains choix, mais faire l’expérience de la vie également, et prendre le risque de dire: “Je ne sais pas pourquoi, mais je dois le vivre, je dois passer par ces endroits sensibles, et avoir le courage de dire que c’est moi. Je dois passer par là pour me connaître, de même que les limites et ce que je ne souhaite plus vivre.” Parce que si l’on est trop moral, conventionnel, on ne vit pas sa vie, mais seulement une idée de celle-ci. Être un être humain résulte de la confrontation entre ce que disent le corps, le cœur et l’esprit. On ne trouve pas les réponses sans avoir vécu et trouvé sa propre vérité, ce n’est pas simple.

Avec amour et acharnement

Cinq ans après Un beau soleil intérieur, Claire Denis retrouve Christine Angot, Avec amour et acharnement étant adapté de son roman Un tournant de la vie. Juliette Binoche fait le lien entre les deux films, que l’on retrouve ici sous les traits de Sarah, journaliste heureuse en couple avec Jean (Vincent Lindon), un formateur de rugby. Jusqu’au jour où elle croise son ancien amant, François (Grégoire Colin), celui qui lui avait présenté Jean, pour lequel elle l’avait quitté, les deux hommes ayant prévu de monter une affaire ensemble. Le présupposé est classique et simple, la réalisatrice y imprime sa marque, pour signer un drame confiné -dans tous les sens du terme, le film ayant été tourné pendant la pandémie, et gravitant autour d’un couple bientôt à l’étroit dans son appartement parisien- où affleure généreusement la passion. Non sans offrir à Juliette Binoche un rôle à sa mesure, celui d’une femme maîtresse de son désir et de son destin.

De Claire Denis. Avec Juliette Binoche, Vincent Lindon, Grégoire Colin. 1 h 56. Sortie: 31/08. 7

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