David Cronenberg: « Crimes of the Future est un film très rigolo »

Avec l’aide de sa partenaire Caprice (Léa Seydoux), l’artiste performeur Saul Tenser (Viggo Mortensen) développe puis se fait extraire en public des organes d’un genre nouveau. © Nikos Nikolopoulos
Nicolas Clément
Nicolas Clément Journaliste cinéma

Maître incontesté du body horror, David Cronenberg compile toutes ses obsessions d’auteur dans un thriller futuriste moins viscéral que théorique et ludique.

À 79 ans, David Cronenberg n’a bien évidemment plus grand-chose à prouver. Le réalisateur culte de Scanners, Videodrome, The Dead Zone, La Mouche et autre Crash revient néanmoins aux affaires avec un nouveau long métrage, Crimes of the Future, qui prend la forme d’une amusante méditation sur l’évolution humaine. L’occasion d’une rencontre généreuse et éclairée avec un maître de l’horreur, mais aussi de l’humour et de l’élégance.

Vous aviez pour ainsi dire disparu des radars ces huit dernières années… Pourquoi avoir attendu si longtemps avant de revenir à la réalisation?

Mon épouse est décédée en 2017. Nous avons été ensemble durant plus de 40 ans et avons élevé trois enfants. Je pense que je n’avais simplement pas le cœur de me lancer dans le projet d’un nouveau film avant aujourd’hui. Durant les mois qui ont précédé sa mort, je me suis en outre beaucoup consacré à elle. Elle était très malade. À ce moment-là, il m’est même arrivé de dire à mon entourage que j’en avais fini avec le cinéma. Et, pour être tout à fait honnête, je ne pense pas que ça aurait été très grave en soi. Vous savez, arrivé à un certain point de votre existence, vous faites un peu le compte de ce qui est vraiment important. Je sais que certains réalisateurs se plaisent à dire que le cinéma est toute leur vie, mais personnellement je n’ai jamais pensé ou dit une chose pareille. Néanmoins, il se trouve que, ces dernières années, j’ai commencé à m’intéresser un peu à Netflix et au concept de streaming. Une chose en amenant une autre, je me suis retrouvé un jour à Los Angeles, où je n’avais plus mis les pieds depuis un bail, à pitcher une idée de série dans les bureaux de Netflix. Ils étaient emballés et j’ai commencé à travailler là-dessus, puis ils ont fini par se rétracter. Mais disons que j’avais remis le pied à l’étrier. Et je dois même avouer que j’étais très satisfait de ce que j’avais imaginé. À tel point d’ailleurs que je m’apprête à réutiliser ce que j’avais écrit alors pour mon prochain film (prévu pour 2024 et centré autour d’un homme mettant au point une machine qui permet de se connecter aux morts, celui-ci devrait s’appeler The Shrouds , avec Vincent Cassel dans le rôle principal, NDLR). Mais soit. C’est à ce moment-là que mon vieil ami et producteur Robert Lantos m’a suggéré de me replonger dans un scénario de science-fiction que j’avais écrit il y a une vingtaine d’années, dans la foulée d’ eXistenZ

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Il s’agit d’un projet que vous aviez envisagé de tourner à l’époque sous le titre Painkillers, c’est bien ça?

Exactement. J’étais très sceptique au départ à l’idée de reprendre ce scénario. Les histoires de science-fiction vieillissent très vite et je pensais que la pertinence du projet se serait émoussée. Étonnamment, il n’en était rien. Au contraire même, certains thèmes abordés semblaient plus actuels que jamais. Dans Painkillers, j’imaginais en effet déjà un monde où le corps humain finirait par digérer le plastique, par exemple, dans un processus d’adaptation assez radical à la pollution générée par la civilisation. Or on vient précisément d’identifier pour la première fois la présence de microplastiques dans le sang humain. Je me suis dit OK, il y a peut-être quelque chose à en tirer. Et c’est ainsi que Painkillers est devenu Crimes of the Future.

En enquêtrice faussement coincée du Bureau du Registre National des Organes, Kristen Stewart (à gauche) étonne dans un registre quasi comique.
En enquêtrice faussement coincée du Bureau du Registre National des Organes, Kristen Stewart (à gauche) étonne dans un registre quasi comique. © Nikos Nikolopoulos

Crimes of the Future était déjà le titre de l’un de vos films de jeunesse, tourné en 1970… Est-ce une manière de dire que vous entendez y renouer avec les racines de vos obsessions d’auteur, sur la question des mutations génétiques notamment?

J’ai bien conscience que c’est une démarche très bizarre de donner deux fois le même titre à un film à plus de 50 ans de distance, mais non, ce n’est pas vraiment ce que j’avais en tête en reprenant ce titre. Simplement, j’adore ce titre et il était parfaitement adapté à cette histoire. J’y suis aussi particulièrement attaché parce qu’il provient d’une séquence d’un film danois, Hunger, que j’ai vu et beaucoup aimé durant les années 60. Le personnage principal de ce film est une espèce de poète itinérant étrange et sans le sou. Au détour d’une scène, on le voit écrire quelque chose qui s’appelle Crimes of the Future et dont on ne saura jamais rien de plus. En voyant le film à l’époque, je me suis dit que je voulais savoir ce qu’étaient ces crimes du futur. Alors j’ai décidé d’en raconter l’histoire moi-même. Par deux fois. De façon très différente à chaque fois, mes deux films n’ayant pas énormément de choses en commun, mais par deux fois quand même ( sourire).

Ce nouveau Crimes of the Future, qui n’est donc ni une suite ni un remake du précédent, s’inscrit dans un décor européen particulièrement minimaliste et il est très bavard aussi, plus théorique que viscéral au fond, avec un humour quasi constant. Était-ce important pour vous, avec ce film, de ne pas donner dans une science-fiction clinquante qui se prendrait trop au sérieux?

Crimes of the Future est un film très rigolo, en effet. J’espère en tout cas que le public le percevra comme ça. Quant à son aspect bavard, oui, c’est vrai. Vous savez, aujourd’hui, avec l’explosion du format séries, il y a de plus en plus de place pour la parole dans les fictions. Quand vous vous retrouvez face à une saison de six, huit ou dix heures, il est certain que beaucoup d’éléments se retrouvent exprimés à travers des dialogues à rallonge. Eh bien je dois dire que j’aime plutôt ça. Et ce serait une erreur, pour moi, de considérer que le cinéma est uniquement une affaire d’images. Personnellement, je suis de plus en plus à l’aise en tout cas avec l’idée de construire de longues scènes bourrées de dialogues complexes qui requièrent l’attention la plus totale des spectateurs en quête de compréhension. Je suis sûr que certaines personnes ne manqueront pas de me reprocher cet aspect-là de Crimes of the Future, ils y verront assurément un défaut. Beaucoup considèrent en effet que la science-fiction au cinéma doit multiplier les décors ambitieux et être bourrée d’action. Mais il se trouve que ce n’est pas ma conception de la science-fiction…

Dans Crimes of the Future, le personnage de Saul Tenser, joué par Viggo Mortensen, met en scène la métamorphose de ses organes dans des spectacles d’avant-garde. Tout récemment, vous avez vous-même mis en vente sur une plateforme de cypto-art un NFT d’une photo de vos calculs rénaux…

Oui, la photo a pour nom Inner Beauty, ce qui est bien sûr une référence directe à mon film Dead Ringers, mais je connecte en effet cette démarche à la sortie de Crimes of the Future. OK, mes pierres aux reins ne sont pas à proprement parler des organes nouveaux, mais néanmoins il s’agit de choses créées par mon corps sans mon accord conscient. Ça m’amuse beaucoup de faire ça, je dois dire. Il faut le voir comme une sorte de blague. Mais en même temps, je trouve que ces calculs rénaux sont réellement très beaux. Malheureusement, ce NFT n’a pas encore trouvé acquéreur, donc si vous connaissez quelqu’un qui est intéressé, faites-moi signe ( sourire).

© Gettyimages

Avec Crimes of the Future, c’est la première fois que vous revenez à l’horreur et à la science-fiction depuis eXistenZ, en 1999…

Oui, j’ai évolué vers quelque chose de plus psychologique après eXistenZ. Je crois que j’en avais simplement un peu marre du cinéma de genre. J’avais parfois le sentiment d’en avoir fait le tour. Crimes of the Future renoue d’évidence avec une dimension plus organique de mon cinéma. Mais quand certaines personnes me disent que le film est très autoréférencé, je dis non. Il n’y a pas, chez moi, de volonté de construire une œuvre cohérente avec l’ensemble de ma filmographie. Quand je travaille sur un nouveau projet, je ne pense qu’à son achèvement, pas à ce que j’ai fait précédemment. Même si j’ai bien conscience que le film finira, d’une manière ou d’une autre, par entretenir des liens avec mes œuvres passées, tout simplement parce qu’il sera aussi l’expression de ma sensibilité. À mes débuts, je dois quand même bien dire que le genre m’a beaucoup aidé, il m’a servi en quelque sorte de bouclier. Prenez La Mouche, par exemple. J’aurais très bien pu traiter cette histoire à la manière d’un drame domestique: un homme et une femme très séduisants s’éprennent l’un de l’autre, il tombe malade et elle l’aide à mourir… Mais bonjour la dépression ( sourire). Le genre rend tout ça beaucoup plus attractif. Et puis il est toujours assez aisé de financer un film d’horreur à petit budget, tout simplement parce qu’il sera facile à vendre dans ce circuit de niche. Même s’agissant d’un truc aussi bizarre que Shivers, que j’ai réalisé au milieu des années 70. Il y avait un vrai public pour ça.

Quand on regarde aujourd’hui certains de vos anciens films, comme Videodrome par exemple, il est très tentant d’y voir quelque chose de profondément visionnaire, voire de carrément prophétique…

Et pourtant, je ne pense pas que ce soit le rôle de l’art. Je préfère laisser les prophéties à la religion. En tant qu’artiste, je crois que vous avez simplement des antennes particulièrement sensibles qui font que vous captez certaines choses qui sont déjà dans l’air et que n’importe qui d’autre pourrait percevoir s’il y prêtait vraiment attention. Videodrome ne faisait ainsi qu’intégrer certains changements propres au régime des images qui étaient déjà clairement perceptibles dans la société quand le film a été tourné. Prédire l’avenir ne m’intéresse pas. Certains auteurs de science-fiction adorent ça, par contre. Quelqu’un comme Arthur C. Clarke, par exemple, l’auteur de 2001, était très fier d’avoir prédit l’usage des satellites de télécommunications. Il y voyait une forme de validation de son travail. Ce n’est pas comme ça que je raisonne.

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