L’érotisme version AI: Le VTT comme je l’aime, une BD écrite avec une intelligence artificielle

Olivier Van Vaerenbergh
Olivier Van Vaerenbergh Journaliste livres & BD

Entre bande dessinée, art contemporain et recherche fondamentale, l’hyperactif et supra-européen Ilan Manouach est aussi un type drôle: voilà qu’il sort un BD CUL réalisé avec une intelligence artificielle.

Ilan Manouach est un homme très occupé. Ces derniers temps, il est plus facile de le lire que de le croiser: entre ses séjours à Athènes, beaucoup d’allers-retours en Espagne, d’éternels sauts de puce à Bruxelles qu’il n’a jamais vraiment quittée depuis ses études à Saint-Luc à la fin du siècle dernier, et un doctorat en Finlande -« que je défends le mois prochain!« -, il envisage un post-doc à Gand ou à Paris. Grec d’origine et résident belge, Ilan Manouach se définit donc comme « un vrai européen » avant même d’être l' »artiste pluridisciplinaire spécialisé en bande dessinée conceptuelle et post-numérique » que renseigne sa fiche Wikipédia. Fiche qu’on le sait avoir rédigé lui-même tant elle est précise et exhaustive sur les innombrables conférences, articles, cours, workshops, expositions et livres que cet artiste et chercheur inclassable et workaholic de 41 ans a produits jusqu’ici.

Une A.I. non genrée

Même le plus geek des nerds n’y retrouveraient pas ses petits: à côté de son boulot d’éditeur pour Monoskop et Ubuweb, son programme de recherche international Shapereader, la direction de Applied Memetic -regroupant artistes, chercheurs et codeurs informatiques-, ou encore son ASBL Echo Chamber qui soutient « les pratiques spéculatives dans le domaine de la bande dessinée« , il tient un nouveau rôle au sein de la Fondation Onassis, qui devrait éditer « la première vraie bande dessinée entièrement réalisée, texte et dessins, par une intelligence artificielle« . Son next step après Le VTT comme je l’aime, bande dessinée qui vient de paraître dans la réjouissante collection BD CUL, et presque entièrement -mais pas encore tout à fait- réalisée avec l’aide d’une A.I. Le tout pour un résultat… déconcertant.

L'érotisme version AI: Le VTT comme je l'aime, une BD écrite avec une intelligence artificielle

« La bande dessinée a toujours évolué parallèlement aux technologies, pas seulement d’impression, mais aussi de distribution, de logistique, de financement…, nous explique-t-il. Le travail artistique lui-même dépend des technologies. Je m’interroge donc sur la manière dont les évolutions digitales changent la bande dessinée, que ce soit par le travail partagé, ou comme ici, grâce à l’intelligence artificielle. J’ai donc utilisé une A.I. développée par l’entreprise OpenAI, cofondée par Elon Musk, qui possède un processus de langage naturel pré-entraîné assez poussé. J’ai bourré sa base de données de milliers d’histoires érotiques -plus de 13 000- grattées partout sur Internet. Quant aux images, j’ai utilisé des logiciels de création 3D qui permettent de sculpter des personnages et d’acheter tous les éléments un par un, clé en main: les cheveux, les fringues, le maquillage… Il existe même une variante porno de Daz 3D, ces logiciels de character design qui te permettent de tuner tes fantasmes à l’extrême: on y trouve tous les sextoys du monde, même des giclées de sperme. Chaque item est évidemment payant, c’est un marché qui foisonne. » C’est donc bien une A.I., supervisée par Ilan, qui a produit cet album érotico-pornographique intitulé Le VTT comme je l’aime. Un récit qui l’a lui-même surpris: « Il en est ressorti une sensualité non humaine et un formalisme pas du tout érotique, comme une vision extra-terrestre de l’érotisme! Et ce, avec deux éléments vraiment frappants. D’abord, le genre d’un personnage peut changer presque au milieu d’une phrase, preuve que cette notion de genre est avant tout une construction sociale dont l’A.I. est dépourvue. Ensuite -c’est aussi très frappant-, elle ne fait pas de différence entre pornographie et érotisme: elle a généré d’elle-même des décors, des objets et des situations qu’elle croit savoir sexuellement connotés, mais elle n’y met aucune charge érotique ou sensuelle. » Reste donc une expérience en bande dessinée à la fois complètement originale, technologiquement poétique et, souvent, involontairement hilarante.

Le VTT comme je l’aime s’inscrit donc dans la droite ligne de ses précédentes expérimentations formelles, qu’il s’agisse des « cartoons algorithmiques » qu’Ilan Manouach publie sur le compte Twitter Neural Yorker et, surtout, des albums et détournements qu’il a fait paraître ses dix dernières années à La Cinquième Couche: Katz, dans lequel il affublait de têtes de chats tous les personnages du Maus d’Art Spiegelman (ce qui lui a valu un procès retentissant, synonyme de pilon); Noirs, qui proposait l’album des Schtroumpfs noirs mais uniquement imprimé en bleu; ou encore son Abrégé de la bande dessinée franco-belge, reprenant dans un format « 48cc » classique un énorme montage recensant des dizaines de motifs récurrents de la BD franco-belge, puisés dans une cinquantaine d’albums achetés en seconde main. En résulte un « index idiosyncratique non-exhaustif des éléments typiques de la BD, qui peuvent être lus comme les matériaux élémentaires de la bande dessinée européenne« . Une bonne grosse blague dont l’auteur se félicite: « La légèreté est nécessaire, je suis très proche du théoricien et poète Kenneth Goldsmith, qui aime mêler le malin et le débile. La BD a cette puissance. »

Le VTT comme je l’aime, d’Ilan Manouach. Collection BD CUL/Éditions Le Monte-en-l’air. 160 pages. ***(*)

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