JeanLouis Tripp: Thanatos après Eros

Olivier Van Vaerenbergh
Olivier Van Vaerenbergh Journaliste livres & BD

Après avoir tout dit de sa vie sexuelle, JeanLouis Tripp raconte sans fard ni fiction la mort accidentelle de son frère à l’âge de 11 ans. Deux salles, deux ambiances, mais un même “découpage au scalpel de l’intime”. Rencontre.

Gilles Tripp avait 11 ans, et n’en aura jamais 12. Il est mort “à un âge où on ne doit pas mourir”, le 5 août 1976, sur une route du Finistère. La famille y passait des vacances en roulotte. JeanLouis, 17 ans, menait le cheval. Gilles a voulu descendre et rejoindre sa mère. JeanLouis lui a lâché la main. Et Gilles s’est fait faucher par un chauffard, qui l’a tué, et pris la fuite. “Je me suis dit: C’est grave… Je crois que j’ai crié… Je suis devenu fou. (…) Et puis, j’ai eu ce flash dont j’ignorais qu’il allait revenir par périodes… Pendant des années… Cette mémoire physique… La sensation de la main de mon petit frère quittant la mienne… Et la culpabilité qui venait avec.” Dans Le Petit Frère, JeanLouis Tripp a sorti son scalpel pour s’explorer lui-même. Il tente, comme il nous l’a expliqué, “de partager ce qui n’est pourtant pas partageable”: l’effroi, la sidération, le chagrin, la colère, la culpabilité et la montagne russe des sentiments, aussi. Six mois après cette tragédie totale, JeanLouis Tripp plaçait sa première planche de bande dessinée dans le magazine Métal Hurlant, entamant la carrière faste que l’on sait, avec moult albums au dessin et au scénario, plusieurs nominations à Angoulême, une série féministe et à succès réalisée en symbiose avec Régis Loisel (Magasin général) et, depuis 2017, une entrée fracassante dans le registre autobio avec Extases, qui narre, jusqu’ici en deux tomes, sa vie sexuelle pour le moins trépidante.

Rien à voir donc a priori entre les dernières pages d’Extases, qui se baladaient joyeusement dans un club échangiste, et les premières pages déchirantes -comme le seront d’ailleurs les 300 suivantes- du Petit Frère. Sauf que: “Pour moi, il n’y a pas de différences fondamentales. La vie est faite de moments tristes et joyeux. Le sexe, la mort, tout le monde a à se colleter ça. Et c’est justement ce qui m’intéresse, et de plus en plus: de quoi on est fait? comment on se construit?” Avant de tout de suite rassurer: “Je n’ai jamais été aussi heureux et joyeux que maintenant, je ne broie pas du noir! Et je n’ai pas fait ce livre pour me “faire du bien”, même s’il y a eu des éléments déclencheurs (deux enfants renversés en Bretagne par un chauffard qui, lui aussi, a pris la fuite, la mort brutale du frère d’une amie, NDLR) . Mais je raconte l’intime, et cette mort en fait partie. Je crois que personne n’est préparé à la mort violente d’un proche qui n’est pas en âge de mourir. C’est une expérience qu’on ne peut pas comprendre si on ne l’a pas vécue. J’ai eu besoin de témoigner de cette expérience, de rendre compte des déflagrations provoquées par cette bombe.

Pas de l’autofiction

JeanLouis Tripp n’est évidemment pas le premier à raconter la mort et le deuil en bande dessinée -on citera juste les incontournables Catharsis de Luz et La Légèreté de Catherine Meurisse, narrant leurs lendemains d’attentats. Impossible, pourtant, de rester de marbre ou blasé devant ce récit, pure œuvre de bande dessinée usant de tous les outils à sa disposition, construite sur des allers-retours entre les souvenirs de JeanLouis Tripp et les conversations qu’il se devait de tenir aujourd’hui avec sa mère, pour remplir les ellipses du drame et les étapes qui ont suivi, de la chape de plomb et de silence qui s’est abattue sur sa famille, bientôt disloquée, jusqu’au procès du coupable, retrouvé et condamné à… deux mois de prison ferme. L’auteur reproduit ainsi la lettre absolument bouleversante que la maman de Gilles écrivit alors à son bourreau -“Je ne vous pardonnerai JAMAIS”- et ne cache rien non plus de la descente aux enfers de son père, qui, jusqu’à la fin de sa vie et jusqu’à la folie, se mettra à tapisser les murs de ses appartements du même portrait obsessionnel de son fils perdu -“Des portraits barbouillés à partir de la même photo de Gilles”.

© National

Mais toujours, l’auteur se retient bien de penser ou de ressentir à la place de ses proches: “Je ne fais pas de l’autofiction, insiste JeanLouis. Je raconte des choses vraies et des faits tels que moi je les ai vécus, en les contextualisant. Mais je ne fais par exemple jamais de bulles de pensées pour quelqu’un d’autre que moi et je limite les séquences métaphoriques à mes propres sentiments. Je n’étais pas dans leur tête, c’est une question presque éthique. Je raconte frontalement les faits, sans en rajouter, sans lyrisme. Je veux rester au plus près de la chair, de ce qui se passe quand les émotions traversent le corps. Tout ce que je dis est vrai, mais cette vérité reste la mienne.” Reste cette culpabilité qui l’a rongé des décennies durant et qui ne disparaîtra pas, mais que le livre -“un vrai livre de bande dessinée, j’écris en dessinant”- lui a permis de mettre en perspective: “Je me suis rendu compte que tout le monde dans ma famille, sans exception, s’était senti coupable de ce drame, pour de bonnes ou de moins bonnes raisons. Et je n’en savais rien. Le pire ce fut sans doute pour mon deuxième petit frère, le petit frère de Gilles: le matin même, après une dispute, comme le font parfois les enfants, il a souhaité sa mort. Et quelques heures plus tard, elle est advenue… Il ne me l’avait jamais raconté.

Le Petit Frère s’impose donc d’emblée comme l’un des grands romans graphiques de l’année, avec des premiers retours à la fois enthousiastes et très émus qui mettent évidemment en joie son auteur, mais le préparent aussi, désormais, à ce qui l’attend en séances de dédicaces: “Depuis cinq ans et Extases, les lecteurs adorent me raconter leurs histoires de cul. Désormais, je sais qu’ils vont vouloir me raconter leur deuil.

Le Petit Frère, de JeanLouis Tripp, éditions Casterman, 344 pages. ****

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