Une grande question de notre époque (lol): peut-on encore sortir la nuit après 40 ans?

15/06/15 à 10:41 - Mise à jour à 10:46

À 45 ans, Serge Coosemans sort un peu moins qu'avant, un peu moins que demain. Il a ses raisons et elles n'ont pas grand-chose à voir avec celles qu'avancent généralement les gens de son âge. Forever young ou Rebel without a pause? Sortie de Route, S04E37.

Une grande question de notre époque (lol): peut-on encore sortir la nuit après 40 ans?

Norman Cook, aka Fatboy Slim © REUTERS/Caetano Barreira

Je suis encore tombé sur l'un de ces articles lifestyle qui se demande si c'est bien raisonnable de sortir en boîte après 40 ans. Le gars qui l'a écrit dit compter 46 bougies, l'âge que j'aurai en octobre. Il a vu dans le journal une photo de Norman Cook, Fat Boy Slim donc, illustrant un article où la popstar explique avoir désormais définitivement arrêté la teuf, l'alcool et les drogues. Le scribouillard estime qu'à 51 ans, Norman Cook porte une mine de forêt vietnamienne passée au napalm. Ca le fait flipper, le confrère, et il pose, non sans second degré, ce qu'il estime être des "grandes questions de notre époque": quand un homme doit-il s'arrêter de faire la fête? Est-il acceptable d'encore sortir alors que l'on est dans sa sixième décennie sur Terre? Son billet n'a pas vocation d'y répondre sérieusement, se contentant d'aligner les vannes hypocondriaques un poil méprisantes (vais-je vraiment avoir la même sale gueule que Fatboy Slim à 50 balais si je n'arrête pas la bière?). Au final, avouons-le, c'est une lecture merdique. D'où l'idée d'ici tenter de faire mieux. Parce que sur le même sujet, j'en ai une bonne, moi, de grande question de notre époque:

Tant que le permet la santé, que l'envie y est et peu importe l'état de sa tronche, un homme ou une femme s'arrête-t-il de faire la fête au Brésil, à Cuba, en Afrique, dans les sociétés tribales, dans les îles, dans le Sud, chez les Russes, chez les pauvres, dans la Jet Set? Bien sûr que non, la question ne s'y pose même pas. C'est sans doute faux, mais c'est ce que nous renvoient certaines lectures, certains documentaires et bon, "when the legend becomes fact, print the legend", surtout si elle sert bien une petite tranche de sociologie de comptoir. Hypothèse olé olé: il se ferait juste que nous, la middle class plutôt occidentale, nous ne vivrions pas dans ce type de culture aux échanges intergénérationnels forts. Nous avons développé cette morale bourgeoise qui veut que chaque âge a sa décence, sa fonction, son utilité. Nous avons découpé nos lignes de vies en petites tranches rationnelles, aux cahiers de charge et aux loisirs spécifiques à chaque décennie. Chez nous, la fête est aussi un marché, qui a été segmenté en tribus culturelles et en tranches d'âges aux attentes dites générationnelles, histoire de surtout générer davantage de coeurs de cibles.

Les relents de morale bourgeoise font qu'il passe aux yeux de beaucoup pour normal de se mettre la tête à l'envers entre 18 et 25 ans mais qu'il est carrément pathologique de continuer à le faire la trentaine venue. On peut refuser d'adhérer à cette tambouille idéologique mais nous tombe alors dessus le marketing: moi, à 45 ans, ma place serait plutôt dans une soirée funk, un concert new-wave, une prestation de Derrick May, en festival plutôt qu'en club. Je devrais sortir dans des soirées disco avec une perruque afro sur la tête, parce qu'à 45 balais, on guindaille obligatoirement au second degré, certainement pas pour se frotter aux cultures émergentes, se prendre des claques dans l'underground ou, pire, y draguer. Je pourrais aussi m'éclater sur de la rétro-house, gagatiser sur The Sound of Belgium. En fait, correspondre aux clichés du mec forcément nostalgique et qui a forcément un grain puisque toujours dehors la nuit à un âge auquel beaucoup de jeunes se projettent parents, propriétaires et chefs de service. Bref, hors-circuit.

Je n'ai bien entendu pas plus envie d'aller dans des soirées dansantes qui ressembleraient à des réunions d'anciens de l'école ou de vétérans de guerres passées que de me retrouver au milieu de minots dont les rêves ressemblent vraiment beaucoup à ce qu'Henry Miller appelait le "cauchemar climatisé". Je n'aime pas tenter de faire la fête avec des gens qui se demandent ce qu'ils foutent là, qui n'ont même pas envie d'être là; qui considèrent même toute activité nocturne comme un peu vaine, seulement vaguement plaisante, en fait, principalement obligatoire d'un point de vue social. Pour le réseautage, le paraître, le pipeau. Là encore, un beau reste de bonne grosse morale bourgeoise, je pense.

À part la maladie, c'est d'ailleurs sans doute ça qui me fera un jour arrêter. Le brainwashing bourgeois et le marketing segmentant pourraient très bien finir par gagner et, jamais plus, il n'existerait alors d'endroits pour des gens comme moi, pour répondre à nos attentes, que nous ayons 19 ou 63 ans. J'ai en effet toujours plutôt gravité autour d'endroits qui correspondaient fort bien à ce que j'attendais de la nuit: durant les années 80, la Gaité, le Garage du jeudi et un peu moins le Mirano. Plus tard, le Fuse des nineties, le Recyclart période Marc Jacobs/Elzo Durt... On peut considérer ces endroits bruxellois comme parfaitement représentatifs de grandes phases musicales mais leur principale caractéristique était, selon moi, toute autre. Malgré les mêmes gueules chaque semaine et certaines routines, c'étaient des lieux qui généraient une soif plus qu'une habitude. La soif d'en voir plus, d'en savoir plus, d'en connaître plus, d'explorer des pistes musicales et des sous-cultures qui étaient éventuellement mieux captées là qu'ailleurs. Aujourd'hui à Bruxelles, on ne manque pas de lieux où prendre ses habitudes mais on manque par contre cruellement d'endroits qui font éprouver ce genre de soif. Ca reviendra sans doute et c'est bien pourquoi j'espère bien davantage encore sortir à 55 ans que je ne le fais à 45. Même si jamais je devais, dans dix ans, avoir des gosses, un emprunt à rembourser et un poste à responsabilités. Car ce ne sont là que des alibis et ils ne parviennent pas à masquer que ce n'est que lorsque cette soif disparaît (ou qu'elle n'a jamais été là) que l'on se met à réellement vieillir. Hey, Fat Boy Cook, tu fais quoi samedi soir?

En savoir plus sur:

Nos partenaires