L’oeuvre de la semaine: la fleur rouge

Vue de l'exposition. Au centre, « Venus ouverte », 2020.
Guy Gilsoul Journaliste

Protégée par un double rideau de fils de soie, la scène imaginée par la Française Jeanne Vicerial impressionne. Au centre de l’espace vide, une silhouette noire est déposée sur un socle de même couleur. Le corps et jusqu’en ses viscères se devine autant qu’il se protège sous une armure de cordelettes tressées et de fils tissés.

Couchée, elle convoque le silence qu’imposent les gisants des temps anciens. Autour d’elle, quatre autres figures tout aussi noires, debout, veillent sous le poids de somptueux vêtements dont chaque partie est soigneusement imbriquée à l’ensemble comme dans l’art du sculpteur classique qui sait si bien ajuster les plis et les surfaces, les voilages et les textures. Sauf qu’ici, les fils, à la manière d’une chevelure lisse, dématérialise les formes alors que par un travail de tressage, d’autres « unités » construisent l’articulation des contrastes . La scène pourrait aussi évoquer les représentations anciennes de la Dormition de la Vierge tant, on le ressent, il est ici davantage question d’un hommage au féminin qu’un affrontement avec la mort. « Venus ouverte » dit le titre. Un détail s’impose alors dans le flux des courbes et courbures, cheveux de soie et petits points de suture de l’ « endormie ». Une turgescence. Presque rien en somme. Sauf que faisant irruption depuis les entrailles, elle désigne la vie comme le font aussi les fleurs séchées surgissant en conglomérats de l’éviscération des quatre gardiennes à leur tour titrées « Venus ouverte ». Ambiguité ? Paradoxe ? La série d’oeuvres présentée en ce moment à Bruxelles a été imaginée à Rome où, en 2020, en pleine pandémie, Jeanne Vicerial était pensionnaire de la Villa Medicis. Elle était venue là en chercheuse (ayant mis au point avec l’Ecole des mines, une machine de tricotissage inspirée par les imprimantes 3D) après un parcours qui, au fil d’une formation en Design textile à la fois aux Arts déco à Paris puis au College of Fashion de Londres, l’avait amené très tôt à s’interroger sur le rapport entre le vêtement et la singularité des corps. Plus exactement même à pointer le renversement opéré à partir des années 1960 et qui, au nom du prêt à porter, obligeait, par le sport, les régimes ou la chirurgie, à adapter les corps aux diktats des catégories Small, Medium et Large. Le tailleur du « sur-mesure » avait laissé la place aux industriels de la mode. Mais ce faisant, la réflexion gagna d’autres rivages et interrogea le sens de la surface même des corps à travers des textes historiques, anthropologiques et psychanalytiques dont l’analyse du « Moi-peau » de Didier Anzieu. Déjà, à Londres, fascinée par l’anatomie et les écorchés, elle avait noté la similitude des outils de l’artisan du cuir et ceux du chirurgien, ce qui l’amena à utiliser l’aiguille courbe (des sutures) dans son travail de « couturière ». Sous la peau, elle découvrait aussi l’existence du tissage musculaire et celui-ci la conduisit à l’usage des fils de soie qui, au coeur des corps comme en leur surface (parfois plus de 100 km de fils pour un seul vêtement) incarneront une fluidité aussi belle qu’étrange.

Bruxelles, Galerie Daniel Templon. 13a rue Veydt. Jusqu’au 23 avril Du mardi au samedi, de 11h à 18h. www.templon.com

Légende : Vue de l’exposition. Au centre, « Venus ouverte », 2020. C Courtesy Templon Paris-Bruxelles

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